Récits d’un pèlerin russe (1)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Premier récit

Par la grâce de Dieu je suis homme et chrétien, par actions grand pécheur, par état pèlerin sans abri, de la plus basse condition, toujours errant de lieu en lieu. Pour avoir, j’ai sur le dos un sac avec du pain sec, dans ma blouse la sainte Bible et c’est tout. Le vingt-quatrième dimanche après la Trinité, j’entrai à l’église pour y prier pendant l’office ; on lisait l’Épître de l’Apôtre aux Thessaloniciens, au passage dans lequel il est dit : Priez sans cesse. Cette parole pénétra profondément dans mon esprit et je me demandai comment il est possible de prier sans cesse alors que chacun doit s’occuper à de nombreux travaux pour subvenir à sa propre vie. Je cherchai dans la Bible et j’y lus de mes yeux exactement ce que j’avais entendu – il faut prier sans cesse, prier par l’esprit en toute occasion, élever en tout lieu des mains suppliantes. J’avais beau réfléchir, je ne savais que décider.
Que faire – pensai-je – où trouver quelqu’un qui puisse m’expliquer ces paroles ? J’irai par les églises où prêchent des hommes en renom, et, là peut-être, je trouverai ce que je cherche. Et je me mis en route. J’ai entendu beaucoup d’excellents sermons sur la prière. Mais ils étaient tous des instructions sur la prière en général : ce qu’est la prière, pourquoi il est nécessaire de prier, quels sont les fruits de la prière. Mais comment arriver à prier véritablement – là-dessus on ne disait rien. J’entendis un sermon sur la prière en esprit et sur la prière perpétuelle ; mais on n’indiquait pas comment parvenir à cette prière. Ainsi la fréquentation des sermons ne m’avait pas donné ce que je désirais. Je cessai donc d’aller aux prêches et je décidai de chercher avec l’aide de Dieu un homme savant et expérimenté qui m’expliquerait ce mystère puisque c’était là que mon esprit était invinciblement attiré.

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Récits d’un pèlerin russe (31)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Pendant un mois, j’allai doucement et je sentais combien les exemples vivants sont utiles et bienfaisants. Je lisais souvent la Philocalie et j’y vérifiais tout ce que j’avais dit à l’aveugle. Son exemple enflammait mon zèle, mon dévouement et mon amour pour le Seigneur. La prière du coeur me rendait si heureux que je ne pensais pas qu’on pût l’être plus sur terre, et je me demandais comment les délices du royaume des deux pouvaient être plus grands que ceux-là. Ce bonheur n’illuminait pas seulement l’intérieur de mon âme; le monde extérieur aussi m’apparaissait sous un aspect ravissant, tout m’appelait à aimer et à louer Dieu; les hommes, les arbres, les plantes, les bêtes, tout m’était comme familier, et partout je trouvais l’image du nom de Jésus-Christ. Parfois, je me sentais si léger que je croyais n’avoir plus de corps et flotter doucement dans l’air; parfois, je rentrais entièrement en moi-même. Je voyais clairement mon intérieur et j’admirais l’édifice admirable du corps humain ; parfois, je sentais une joie aussi grande que si j’étais devenu roi, et au milieu de toutes ces consolations, je souhaitais que Dieu me permît de mourir au plus tôt et de faire déborder ma reconnaissance à Ses pieds, dans le monde des esprits.

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Récits d’un pèlerin russe (30)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Le paysan aveugle.

Nous allions tout doucement avec l’aveugle, nous ne faisions guère que dix à quinze verstes par jour, et tout le reste du temps, nous nous tenions assis dans les endroits isolés et nous lisions la Philocalie. Je lui lus tout ce qui se rapportait à la prière du coeur, en suivant l’ordre indiqué par mon starets, c’est-à-dire en commençant par les livres de Nicéphore le Moine, de Grégoire le Sinaïte, et ainsi de suite. Quelle attention et quelle ardeur il mettait à écouter tout cela ! Comme il en était heureux et ému ! Ensuite, il commença à me poser de telles questions sur la prière que mon esprit ne suffisait pas pour les résoudre.
Après avoir écouté ma lecture, l’aveugle me demanda de lui enseigner un moyen pratique de trouver son coeur par l’esprit, d’y introduire le nom divin de Jésus-Christ et de prier ainsi intérieurement par le coeur. Je lui dis :
— Sans doute, tu ne vois rien, mais par l’intelligence tu peux te représenter ce que tu as vu jadis, un homme, un objet ou un de tes membres, ton bras ou ta jambe ; peux-tu te l’imaginer aussi nettement que si tu le regardais et peux-tu, bien qu’aveugle, diriger vers lui ton regard ?
— Je le puis, répondit l’aveugle.
— Alors représente-toi ainsi ton coeur, tourne tes yeux comme si tu le regardais à travers ta poitrine, et écoute de toutes tes oreilles comment il bat coup après coup. Quand tu te seras fait à cela, efforce-toi d’ajuster à chaque battement de ton coeur, sans le perdre de vue, les paroles de la prière. C’est-à-dire avec le premier battement dis ou pense Seigneur, avec le second Jésus, avec le troisième Christ, avec le quatrième ayez pitié, avec le cinquième de moi, et répète souvent cet exercice.
Cela te sera facile, car tu es déjà préparé à la prière du coeur. Puis, quand tu seras habitué à cette activité, commence à introduire dans ton coeur la prière de Jésus et à l’en faire sortir en même temps que la respiration, c’est-à-dire en inspirant l’air, dis ou pense : Seigneur Jésus-Christ, et en l’expirant : Ayez pitié de moi ! Si tu agis ainsi assez fréquemment, et assez longtemps, tu éprouveras bientôt une légère douleur au coeur, puis peu à peu il y naîtra une chaleur bienfaisante. Avec l’aide de Dieu, tu parviendras ainsi à l’action constante de la prière à l’intérieur du coeur. Mais surtout garde-toi de toutes représentations, de toutes images naissant dans ton esprit pendant que tu pries. Repousse toutes les imaginations ; car les Pères nous ordonnent, afin de ne pas tomber dans l’illusion, de garder l’esprit vide de toutes formes pendant la prière.
L’aveugle, qui m’avait écouté avec attention, s’exerça avec zèle selon ce que je lui avais dit et, la nuit, à l’étape, il y passait de longs moments. Au bout de cinq jours, il sentit dans le coeur une forte chaleur, et un bonheur indicible ; en outre, il avait grand désir de se livrer sans cesse à la prière, qui lui révélait l’amour qu’il avait pour Jésus-Christ. Parfois, il voyait une lumière, mais sans qu’aucun objet apparût ; quand il entrait dans son coeur, il lui semblait y voir jaillir la flamme brillante d’un grand cierge qui, s’échappant au dehors, l’illuminait tout entier ; et cette flamme lui permettait même de voir des objets éloignés, comme il arriva une fois.

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