Récits d’un pèlerin russe (12)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Dans ce village, il y avait un vieux chantre qui possédait un livre ancien, très ancien, sur le Jugement dernier. Souvent, il venait chez les fidèles orthodoxes pour y lire; on lui donnait pour cela un peu d’argent; il venait aussi chez moi. La plupart du temps, on lui donnait dix sous et il restait à lire jusqu’au chant du coq. Une fois, je travaillais tout en l’écoutant, il lisait un passage sur les tortures de l’enfer et sur la résurrection des morts, comment Dieu viendra juger, comment les Anges souffleront dans des trompettes, quel feu, quelle poix il y aura et comment les vers dévoreront les pécheurs. Soudain, j’eus une peur effrayante et je me dis : Je n’échapperai pas aux tourments ! Holà, je vais me mettre à sauver mon âme et j’arriverai peut-être à racheter mes péchés. Je réfléchis longuement et je décidai d’abandonner mon métier; je vendis ma maison et comme je vivais seul, je me fis garde forestier, ne demandant pour salaire que du pain, de quoi me couvrir et des cierges pour allumer pendant les prières.

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Récits d’un pèlerin russe (11)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Histoire d’un forestier.

Je voyageai longtemps ainsi. Enfin, j’atteignis un pays si perdu que je restai trois jours sans voir un village. J’avais fini mon pain et me demandais avec inquiétude comment ne pas mourir de faim. Dès que j’eus commencé à prier dans mon coeur, mon ennui disparut, je m’en remis à la volonté de Dieu, je devins gai et tranquille. J’avançais depuis peu sur la route à travers une immense forêt lorsque j’aperçus devant moi un chien de garde qui sortait de la forêt; je l’appelai et il vint, tout gentil, se faire caresser. Je me réjouis et me dis : Voilà bien la bonté de Dieu ! – il y a sûrement un troupeau dans cette forêt et c’est le chien du berger, ou bien peut-être un chasseur poursuit-il du gibier par ici ; de toutes façons, je pourrai demander du pain, puisque voilà deux jours que je n’ai pas mangé, ou m’informer s’il n’y a pas un village dans le voisinage. Le chien, après avoir tourné autour de moi, voyant qu’il n’y avait rien à manger, s’enfuit dans la forêt par le même petit sentier d’où il avait sauté sur la route. Je le suivis; au bout de deux cents mètres, j’aperçus à travers les arbres le chien installé dans un terrier d’où il sortait la tête en aboyant.
Je vis approcher entre les arbres un paysan maigre et pâle, d’âge moyen. Il me demanda comment j’étais parvenu jusque-là. Je lui demandai ce qu’il faisait en un lieu si perdu. Et nous échangeâmes quelques paroles amicales. Le paysan me pria d’entrer dans sa cabane et m’expliqua qu’il était garde forestier et surveillait cette forêt qui devait être mise en coupe. Il m’offrit le pain et le sel, et la conversation s’engagea entre nous.

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Récits d’un pèlerin russe (10)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Solitude.

Après avoir fait cinquante verstes sur la grand’route, je m’engageai dans les chemins de campagne plus solitaires et plus propres à la lecture. Longtemps, j’allai par les bois ; de temps à autre, je rencontrais un petit village. Souvent, je m’installais pour toute la journée dans la forêt à lire la Philocalie ; j’y puisais des connaissances étonnantes et profondes. Mon coeur était enflammé du désir de s’unir à Dieu par la prière intérieure que je m’efforçais d’étudier et de contrôler dans la Philocalie; en même temps, j’étais triste de n’avoir pas trouvé un abri où je pourrais me livrer à la lecture en paix et sans interruption.

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