Les douze filles de l’empereur (5)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

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Le soir, quand les princesses entrèrent dans leur chambre aux neuf portes neuf fois cadenassées, Fêt-Frumos se faufila à pas de loup derrière elles, les voya:nt bien sans être vu, puisqu’il avait le pouvoir de se rendre invisible. Et voici les secrets qu’il surprit.
Au lieu de se déshabiller et de se coucher tranquillement, elles se peignèrent et se vêtirent de robes splendides, comme pour se rendre à une fête. Il en demeura tout étonné et se décida à les suivre, curieux de savoir par où elles sortiraient, où elles iraient, ce qu’elles feraient.
— Êtes-vous prêtes? interrogea tout à coup l’aînée.
— Oui, répondirent les autres.
Alors elle frappa du pied le plancher, qui se fendit subitement en deux. Elles descendirent par cette ouverture et s’en allèrent très loin, très loin, jusqu’à un grand jardin entouré d’un mur d’airain. Au moment d’entrer, l’aînée frappa de nouveau du pied, et les portes de bronze s’ouvrirent à deux battants.
Elles pénétrèrent dans ce jardin mystérieux, et le beau garçon à leur suite. Il les serrait même de si près, que maladroitement il marcha sur la traîne de la plus jeune. — qu’il ne lâchait pas d’une semelle, on le conçoit. La pauvrette se retourna vivement, mais ne vit personne. Alors, effrayée, elle appela ses compagnes :
— Mes sœurs, on m’a suivie ; j’ai peur ! … Je ne me trompe pas; bien sûr, quelqu’un a mis le pied sur ma robe ! 

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Les douze filles de l’empereur (4)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

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Fêt-Frumos accomplissait très bien son office : les jeunes princesses étaient très contentes des fleurs qu’il leur cueillait, et le maître jardinier très satisfait de son travail. Quand il tendait les bouquets aux filles de l’empereur, il ne levait même pas les yeux sur elles; mais quand c’était le tour de la cadette, je ne sais pourquoi il devenait rouge comme un coquelicot, et son coeur battait à se rompre. La jeune fille le remarqua fort bien, mais elle se dit que ce garçon était modeste : c’est de timidité qu’il rougissait ainsi en l’approchant.
Et c’était hier, et c’était aujourd’hui, et ce serait demain et tous les autres jours la même histoire.
Lui, cependant, ne se montait pas la tête, sachant bien qu’il est telles roses qui ne sont point pour le nez d’un aide-jardinier. Mais comment résister à notre cœur, quand le cœur nous pousse!… Et il aurait bien voulu, lui aussi, être de faction pendant une nuit, malgré tout ce qu’il savait des malheureux qui avaient veillé précédemment.
Certain jour, la cadette des princesses commit la faute de confier à ses sœurs que le petit jardinier devenait plus rouge qu’une pivoine, quand il se présentait devant elle, les fleurs en main. La bavarde eut surtout le tort d’ajouter qu’elle le trouvait aussi gentil qu’un petit-maître.
Il n’en fallut pas davantage pour lui attirer une belle algarade de la sœur aînée, — un chapelet de reproches et de railleries. Comment pouvait-elle seulement prononcer si douces paroles à l’adresse d’un valet? N’était-ce pas le signe que son âme égarée tombait à la roture? 

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Les douze filles de l’empereur (3)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

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Il quitta donc le village, qu’il laissa loin derrière lui, et s’en alla tout droit à la cour impériale, où il entra comme manœuvre au jardin de l’empereur. Le maître jardinier fut même tout heureux de le prendre à son service, le voyant si bien tourné et si propret, — car le pauvre homme s’était déjà exposé maintes fois aux goguenardises des filles de l’empereur, parce qu’il engageait toujours des manants aussi lourdauds et aussi laids que possible.
Pour net et avenant, il l’était par-dessus tout, le nouveau venu; mais ses habits étaient de trame grossière, comme ceux d’un vacher. Alors le maître jardinier lui fit prendre un bain et le renippa de pied en cap de linge fin , — tout un costume, chemise et culotte brodées et pailletées, ainsi qu’il convient à un serviteur du jardin impérial. Et comme le gars était bien fait, les beaux vêtements lui seyaient à merveille.
A part quelques menus soins à donner aux plates-bandes, sa besogne consistait principalement à composer tous les jours douze petits bouquets et à les présenter chaque matin aux douze filles de l’empereur, au moment où elles sortaient du palais pour prendre l’air au jardin. 

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