BEL-ENFANT DE LA LARME (10)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Fêt-Frumos sauta sur le cheval, sa masse fidèle sur l’épaule. En un clin d’œil, il eut le désert derrière lui; il volait comme la pensée, soulevant des trombes de sable.
La servante fugitive l’attendait à la lisière d’un bois. Il la prit en croupe et poursuivit sa course échevelée. Dans l’azur, une froide clarté tombait des étoiles, cousues comme des paillettes d’or au voile de la nuit,
— Aïe; je sens quelque chose qui me brûle! dit tout à coup la jeune fille.
Fêt-Frumos tourna la tête.
Dans un tourbillon accouru du ponant, il vit, immobiles, terribles, deux yeux de braise dont les rayons perçaient les molles épaules de la servante.
— Jette la brosse de chiendent ! fit-elle.
Fêt-Frumos jeta la brosse. A l’instant même, une forêt ténébreuse, où sifflait la bise, où erraient les loups, se dressa derrière eux, arrêtant le tourbillon.
— Hop! hop! dit Fêt-Frumos à son cheval, qui fendit l’air comme un démon fouetté par un exorcisme.
La face blanche et tranquille de la lune traversait les nuages gris : telle une conscience sereine traverse les rêves troublés et arides de la vie.
Fêt-Frumos galopait, galopait toujours, dévorant l’espace.
— Aïe! aïe! mes épaules brûlent encore! dit la jeune fille avec un râle d’angoisse, comme si elle avait longtemps étouffé sa plainte.
Fêt-Frumos regarda derrière lui.
Il vit un hibou monstrueux et funèbre, dont les yeux rouges fulguraient comme deux éclairs au front d’un nuage.
— jette la pierre à aiguiser! dit la pauvre servante.
Dès que le cavalier eut jeté la pierre, une muraille à pic, massive, dont le faîte escaladait la nue, se dressa tout à coup entre eux et le hibou, comme un géant pétrifié.
Si rapide était la fuite, qu’il leur semblait être précipités des esplanades du ciel dans un abîme sans fond.
— Aïe! aïe! aïe! mes épaules brûlent toujours!
La vieille s’était frayé un passage. Transformée en une vapeur dévorante, elle avait percé le mur d’outre en outre; et deux jets de cette vapeur ardaient de leur cuisante morsure la tendre chair de la fugitive.
— Jette le mouchoir bleu! dit-elle.
Fêt-Frumos jeta le mouchoir, et soudain, derrière eux, s’épandit une nappe d’eau, limpide et profonde, qui réfléchissait, comme dans un miroir, les étoiles d’or et la lune d’argent. La vapeur s’y était fondue en gouttelettes.
Dans l’espace nocturne retentit une suprême malédiction. C’était la sorcière qui planait maintenant avec des ailes de cuivre, au plus haut de l’azur.
Quand la vieille fut au-dessus du lac, Fêt-Frumos lança sa masse, qui lui brisa les ailes : elle tomba comme un lingot de plomb, poussant dans sa chute douze cris, qui sonnèrent l’heure de minuit. La lune se voila la face derrière un nuage, et la damnée, prise de l’invincible torpeur qui l’alourdissait alors, sombra à pic dans le gouffre.
— Sauvée! dit la jeune fille.
— Sauvé! dit le cheval aux sept âmes…
Maître, ajouta-t-il, je sens remuer le sable sous mes pieds. Les squelettes ensevelis par les tourbillons du désert vont se lever bientôt, pour aller, dans la lune, à leur banquet de spectres. Il est dangereux de voyager maintenant; l’air glacé et empoisonné qu’exhalent tant de corps morts pourrait te tuer. Couchez-vous plutôt ici, l’un,et l’autre. En attendant, j’irai trouver ma mère, et, pour redevenir jeune et brillant, je m’abreuverai encore à sa mamelle de feu.
Le beau cavalier ôta le frein et la selle ; puis il étendit son caftan sur la terre nue. Mais, chose étrange, les yeux de la jeune fille s’enfoncèrent tout à coup, son visage maigrit, les violettes de la mort ombrèrent l’incarnat de ses joues, sa main pendit inerte et froide.
— Qu’as-tu donc? interrogea Fêt-Frumos.
— Je n’ai rien, répondit-elle d’une voix éteinte.

à suivre… 
BEL-ENFANT DE LA LARME (11)

BEL-ENFANT DE LA LARME (9)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Le lendemain, à l’aube, Génar repartit pour la chasse.
La jeune fille baisa la fleur de pourpre, en murmurant une formule magique et Fêt-Frumos réapparut tout à coup devant elle.
— Sais-tu quelque chose? demanda-t-il.
— Non, dit-elle, portant la main à son front, j’ai tout oublié.
— Eh bien, moi, j’ai tout entendu et tout retenu. Je pars; nous nous reverrons bientôt. Dieu te garde, ma fille !
Il sauta en selle et se perdit dans le désert.
A l’heure où le soleil tue l’ombre dans les champs, le jeune homme avisa un moucheron qui se débattait dans le sable torride (1).
— Fêt-Frumos, dit le moustique, porte-moi à l’orée de la forêt prochaine! Je te revaudrai cela. Je suis l’empereur des moucherons.
Fêt-Frumos le porta à la lisière du bois qu’il devait franchir.
En s’éloignant du couvert, il déboucha près de la mer, sur une plage désolée, et vit une écrevisse tellement brûlée par le soleil, qu’elle n’avait plus la force de remuer.
— Fêt-Frumos, dit-elle, jette-moi dans la mer! Je te revaudrai cela. Je suis l’impératrice des écrevisses.
Fêt-Frumos la jeta dans la mer, et poursuivit sa route.

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BEL-ENFANT DE LA LARME (8)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Ensuite il songea qu’il avait promis d’enlever la fille de Génar; or, la promesse d’un brave ne ment pas. Vers le soir; pour la troisième fois, il reprit la route du château-fort, dont la tour gigantesque se profilait au septentrion.
Il passa le fossé. La fille de Génar pleurait; mais dès qu’elle vit Fêt-Frumos et qu’elle sut le miracle de sa résurrection, son visage se rasséréna.
— Pour m’enlever, dit-elle, il te faudrait un cheval semblable à celui de mon père, un cheval à deux âmes.
— Oui, mais où le prendre?
— Dès ce soir je m’informerai, afin que tu puisses en avoir un. En attendant, pour te cacher à tous les regards, je m’en vais te changer en fleur.
La jeune fille récita à voix basse une formule magique, et au moment où elle le baisait au front Fét-Frumos se trouva mué en une fleur rouge, rouge comme une cerise mûre. Elle plaça cette fleur sur la fenêtre, parmi des pots de verveine et de basilic, et éveilla de ses chansons joyeuses les échos endormis du château paternel.
A cet instant, Génar entra.
— Pourquoi si gaie, fillette? demanda-t-il.
— Parce que Fêt-Frumos n’est plus là pour m’ennuyer, répondit-elle avec une moue espiègle.
Ils soupèrent.
— Dis, papa, interrogea la fille, d’où as-tu donc ce grand cheval que tu montes à la chasse?
— Que t’importe? fit-il en fronçant le sourcil.
— Mon Dieu, pure curiosité, puisqu’il n’y a plus de Fêt-Frumos.
— Oh! si ça t’amuse, voici. — Et tout en parlant, il jetait des os aux sept têtes du mâtin, qui se les disputaient. — Loin d’ici, près de la mer, habite une vieille femme qui a sept juments. Elle ne garde qu’une année, une année de trois jours, ceux qui sont chargés de les panser ; si elle est satisfaite du service, elle les rémunère en leur laissant choisir un poulain de son écurie; sinon, elle les tue et plante leur tête au bout d’un pieu. Mais la rusée a soin, quand elle règle ses comptes, de retirer les âmes de tous les poulains de Técurie, pour les loger en bloc dans le corps d’un vieux cheval qu’elle tient en réserve; de telle sorte, le choix fait, le serviteur fidèle se trouve nanti d’une bête sans âme, pire que la dernière rosse. La grande affaire, tu l’as compris, bichette, c’est de…
A ce moment, le matin grogna de mécontentement. Génar se mordit la langue, craignant d’avoir trop parlé.
Il prononça trois mots mystérieux, et la jeune fille regarda longuement son père dans les yeux, — comme, au réveil, on cherche à ressaisir les lambeaux d’un rêve fugace. Elle avait tout oublié. Mais, sur la fenêtre, la fleur veillait à travers ses branchettes feuillues, comme une rouge étoile à travers les déchirures des nuages.

à suivre…
BEL-ENFANT DE LA LARME (9)