BEL-ENFANT DE LA LARME (2)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

CONTE

Aux anciens jours — quand les hommes n’étaient pas tels qu’ils sont aujourd’hui et que le Seigneur foulait encore de ses pieds sacrés les solitudes muettes de ce monde (1) — aux anciens jours vivait un vieil empereur, sombre comme la nuit d’hiver, avec une épouse aimable et jeune comme la lumière de l’aube.
Depuis cinquante ans, il guerroyait contre son voisin. Ce voisin venait de mourir, léguant à son fils un héritage de haine et de vengeance. Et l’empereur à la barbe de neige, las d’un demi-siècle de luttes, semblait un vieux lion aux dents émoussées, aux griffes usées à la curée. Il n’avait jamais déridé son front soucieux, ni répondu, fût-ce par un sourire, aux chansonnettes naïves d’un enfant, aux doux propos de sa jeune épouse, ou aux gaillards récits de ses compagnons de tente, de ceux-là même qui avaient blanchi sous ses ordres.

Continuer la lecture de BEL-ENFANT DE LA LARME (2)

BEL-ENFANT DE LA LARME (1)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

BEL-ENFANT DE LA LARME

Le texte roumain de ce conte, recueilli en Moldavie par Eminesco, et publié d’abord dans les Convorbiri, a été réuni après la mort du poète, à ses œuvres en prose.

PRÉFACE

Bel-Enfant de la Larme disons-le d’emblée est formé d’une agglomération de mythes soiaires. Cela saute aux yeux : Fêt-Frumos, le héros principal, éternellement jeune et lumineux, c’est le soleil- Il rappelle Apollon par sa grâce, Héraclès par sa force et ses exploits. Comme eux, il est tour à tour pâtre, guerrier et esclave. Comme eux, il a pour ennemis les monstres des ténèbres représentés successivement par la Mère des Forêt, par la Sorcière, par Génar. Les principaux combats singuliers qu’il livre contre eux ont conservé très exactement, dans certains détails descriptifs, dans diverses remarques incidentes, le souvenir des phénomènes météorologiques qui accompagnent l’orage, le lever du jour et le coucher du soleil.
Si ces particularités ne suffisaient pas à nous révéler qui est Fêt-Frumos, l’arme qu’il porte nous l’apprendrait. Cette masse qu’il lance « à une journée de marche » et qui trace dans le ciel « un arc éblouissant », ne peul être que le soleil, assimilé encore à un « faucon d’acier », volant d’un essor magnifique de l’Orient à l’Occident. L’attribut du dieu a été pris ici pour le héros lui-même, ainsi qu’il arrive souvent.

Continuer la lecture de BEL-ENFANT DE LA LARME (1)

Les douze filles de l’empereur (1)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Les douze filles de l’empereur

Ce conte a été traduit d’après la version publiée dans le recueil d’Ispiresco, n°XX des Légendes et Contes des Roumains, Bucarest, 1882.

*

Il y avait une fois un jeune garçon, qui était très pauvre, très pauvre; ses parents ne lui avaient pas laissé un sou à leur mort, et il gagnait sa vie en s’engageant, de-ci de-là comme valet de ferme. Mais c’était un valet si gentil, si propret, que tous les garçons du village lui portaient envie; les autres domestiques surtout l’avaient pris en grippe et le traitaient par-dessous la jambe. Lui ne s’en souciait mie et vaquait tranquillement à sa besogne. Et quand ils s’assemblaient, le soir, pour bavarder, déblatérant le vert et le sec, il feignait de ne rien entendre à leurs propos et faisait la bête à plaisir; c’est pourquoi ses compagnons l’avaient surnommé « Bouche-bée ».

En revanche, tous les maîtres chez lesquels il servait étaient contents de lui et se le disputaient à l’envi. Pour les filles du village, ellea en rêvaient, de ce beau garçon, et quand il venait à passer, elles se poussaient du coude et chuchotaient, le lorgnant du coin de l’œil ou par-dessous leurs sourcils. 

Continuer la lecture de Les douze filles de l’empereur (1)