Le Maître Manole

Vasile Alecsandri

Le Maître Manole

I
L’Arges en suivant,
Sur la rive descend
Le Prince-Noir passe.
Dix hommes suivent ses traces,
Neuf maîtres maçons
Et grands compagnons,
Manole dixième
Qui les dépasse même.
Ils sont tous en quête
D’une place qui se prête
Pour un monastère
Endroit de prières.
Un pâtre marchait
Qui les regardait
Jouant du pipeau
Chant de doïna beau.
Si tôt qu’il le vit,
Le seigneur lui dit :
“Gentil pastoureau
Qui joues du pipeau,
L’Arges remontant
Ton troupeau devant,
L’Arges descendant
Tes moutons devant,
Ne vis-tu jamais
Où tu as passé
Mur abandonné
Et inachevé,
Charpente dressée
Et des noisetiers?”
“- Sire, j’ai observé
Où je suis passé
Mur abandonné
Et inachevé
Les chiens qu’il voit
Tristement l’aboient
L’attaquent bien fort
Et hurlent à la mort.”

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Le jeune homme aux mains d’or

Corneliu Bărbulescu

Le jeune homme aux mains d’or

C’était il y a bien longtemps, au temps où les conteurs vivaient vraiment parmi les contes qu’ils narraient, qu’ils mêlaient à leurs vies, au chant, au fil que des doigts vifs tiraient de la bonne vieille quenouille, aux fêtes comme au travail ou aux sons des veillées. C’était un village perdu dans la montagne, reclus dans les vallées, émaillé de fleurs, inondé de soleil.
Loin, jusqu’à l’horizon, aussi loin qu’on voyait, s’étendait la forêt que nul n’avait foulée, que nulle main avide n’avait encore touchée. Loin, loin, bien loin, là-bas, vivait paisiblement ce tout petit village.
Les hommes étaient amènes et les femmes élancées. Avec ardeur et joie, ils travaillaient ensemble les champs rocailleux, ils labouraient la terre qu’ils aimaient retourner du même geste cadencé dont ils berçaient leurs petits, avec des mots d’amour, pour qu’elle veuille bien leur donner ses trésors.

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BEL-ENFANT DE LA LARME (2)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

CONTE

Aux anciens jours — quand les hommes n’étaient pas tels qu’ils sont aujourd’hui et que le Seigneur foulait encore de ses pieds sacrés les solitudes muettes de ce monde (1) — aux anciens jours vivait un vieil empereur, sombre comme la nuit d’hiver, avec une épouse aimable et jeune comme la lumière de l’aube.
Depuis cinquante ans, il guerroyait contre son voisin. Ce voisin venait de mourir, léguant à son fils un héritage de haine et de vengeance. Et l’empereur à la barbe de neige, las d’un demi-siècle de luttes, semblait un vieux lion aux dents émoussées, aux griffes usées à la curée. Il n’avait jamais déridé son front soucieux, ni répondu, fût-ce par un sourire, aux chansonnettes naïves d’un enfant, aux doux propos de sa jeune épouse, ou aux gaillards récits de ses compagnons de tente, de ceux-là même qui avaient blanchi sous ses ordres.

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