BEL-ENFANT DE LA LARME (3)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

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A la troisième vesprée, la masse, en retombant, s’en vint heurter une porte de bronze, qui résonna avec un long grondement sourd.
L’huis fut brisé; le téméraire entra.
Entre deux crêts dentelés comme une mâchoire de louve, la lune montait, argentant le cristal d’un lac au fond sablé d’or. Sur une lie d’émeraudes enchâssée de myrthes  touffus, se dressait un haut château de marbre, blanc comme l’aile d’un cygne, et dont les murailles, plus polies qu’un miroir, réfléchissaient la forêt et la plaine, le lac et ses rivages.
Une barque dorée attendait près de la porte d’airain, sur les eaux endormies, et les fenêtres du palais versaient de mélodieux accords dans la grande nuit sereine.
Fêt-Frumos saisit les avirons et silla comme un martin-pêcheur jusqu’aux degrés d’albâtre du château.
Il y pénétra.

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BEL-ENFANT DE LA LARME (2)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

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CONTE

Aux anciens jours — quand les hommes n’étaient pas tels qu’ils sont aujourd’hui et que le Seigneur foulait encore de ses pieds sacrés les solitudes muettes de ce monde (1) — aux anciens jours vivait un vieil empereur, sombre comme la nuit d’hiver, avec une épouse aimable et jeune comme la lumière de l’aube.
Depuis cinquante ans, il guerroyait contre son voisin. Ce voisin venait de mourir, léguant à son fils un héritage de haine et de vengeance. Et l’empereur à la barbe de neige, las d’un demi-siècle de luttes, semblait un vieux lion aux dents émoussées, aux griffes usées à la curée. Il n’avait jamais déridé son front soucieux, ni répondu, fût-ce par un sourire, aux chansonnettes naïves d’un enfant, aux doux propos de sa jeune épouse, ou aux gaillards récits de ses compagnons de tente, de ceux-là même qui avaient blanchi sous ses ordres.

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BEL-ENFANT DE LA LARME (1)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

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BEL-ENFANT DE LA LARME

Le texte roumain de ce conte, recueilli en Moldavie par Eminesco, et publié d’abord dans les Convorbiri, a été réuni après la mort du poète, à ses œuvres en prose.

PRÉFACE

Bel-Enfant de la Larme disons-le d’emblée est formé d’une agglomération de mythes soiaires. Cela saute aux yeux : Fêt-Frumos, le héros principal, éternellement jeune et lumineux, c’est le soleil- Il rappelle Apollon par sa grâce, Héraclès par sa force et ses exploits. Comme eux, il est tour à tour pâtre, guerrier et esclave. Comme eux, il a pour ennemis les monstres des ténèbres représentés successivement par la Mère des Forêt, par la Sorcière, par Génar. Les principaux combats singuliers qu’il livre contre eux ont conservé très exactement, dans certains détails descriptifs, dans diverses remarques incidentes, le souvenir des phénomènes météorologiques qui accompagnent l’orage, le lever du jour et le coucher du soleil.
Si ces particularités ne suffisaient pas à nous révéler qui est Fêt-Frumos, l’arme qu’il porte nous l’apprendrait. Cette masse qu’il lance « à une journée de marche » et qui trace dans le ciel « un arc éblouissant », ne peul être que le soleil, assimilé encore à un « faucon d’acier », volant d’un essor magnifique de l’Orient à l’Occident. L’attribut du dieu a été pris ici pour le héros lui-même, ainsi qu’il arrive souvent.

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