BEL-ENFANT DE LA LARME (11)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

A peine assoupi, Fêt-Frumos, couché non loin de l’esclave, perçut une soudaine clarté à travers ses paupières dormantes. Il crut voir la lune, dont l’orbe grandissait, grandissait toujours, se rapprocher de lui, jusqu’à ce qu’elle parut comme une Jérusalem céleste suspendue dans le ciel, couronnée de tours d’ivoire, peuplée de palais aux façades de marbre, dont les mille fenêtres s’allumaient de roses lueurs. Une voie magnifique, pavée d’argent, sablée de poudre de soleil, la reliait à la terre.
Des quatre vents du désert surgissaient de longues files de fantômes, aux chefs desséchés, drapés d’amples manteaux tissés de fil d’argent, au travers desquels perçaient leurs ossements blanchis. Leurs fronts étaient ceints de rayons et de pointes dorées. On les voyait avancer processionnellement, dans la plaine dénudée, en caravanes sans fin, puis suivre la voie magnifique qui allait se perdre dans les palais de marbre de la cité lunaire, au bruit d’une harmonie étrange comme celle qui chante dans les songes (1).

Continuer la lecture de BEL-ENFANT DE LA LARME (11)

Publicités

BEL-ENFANT DE LA LARME (10)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Fêt-Frumos sauta sur le cheval, sa masse fidèle sur l’épaule. En un clin d’œil, il eut le désert derrière lui; il volait comme la pensée, soulevant des trombes de sable.
La servante fugitive l’attendait à la lisière d’un bois. Il la prit en croupe et poursuivit sa course échevelée. Dans l’azur, une froide clarté tombait des étoiles, cousues comme des paillettes d’or au voile de la nuit,
— Aïe; je sens quelque chose qui me brûle! dit tout à coup la jeune fille.
Fêt-Frumos tourna la tête.
Dans un tourbillon accouru du ponant, il vit, immobiles, terribles, deux yeux de braise dont les rayons perçaient les molles épaules de la servante.
— Jette la brosse de chiendent ! fit-elle.
Fêt-Frumos jeta la brosse. A l’instant même, une forêt ténébreuse, où sifflait la bise, où erraient les loups, se dressa derrière eux, arrêtant le tourbillon.
— Hop! hop! dit Fêt-Frumos à son cheval, qui fendit l’air comme un démon fouetté par un exorcisme.
La face blanche et tranquille de la lune traversait les nuages gris : telle une conscience sereine traverse les rêves troublés et arides de la vie.
Fêt-Frumos galopait, galopait toujours, dévorant l’espace.
— Aïe! aïe! mes épaules brûlent encore! dit la jeune fille avec un râle d’angoisse, comme si elle avait longtemps étouffé sa plainte.
Fêt-Frumos regarda derrière lui.
Il vit un hibou monstrueux et funèbre, dont les yeux rouges fulguraient comme deux éclairs au front d’un nuage.
— jette la pierre à aiguiser! dit la pauvre servante.
Dès que le cavalier eut jeté la pierre, une muraille à pic, massive, dont le faîte escaladait la nue, se dressa tout à coup entre eux et le hibou, comme un géant pétrifié.
Si rapide était la fuite, qu’il leur semblait être précipités des esplanades du ciel dans un abîme sans fond.
— Aïe! aïe! aïe! mes épaules brûlent toujours!
La vieille s’était frayé un passage. Transformée en une vapeur dévorante, elle avait percé le mur d’outre en outre; et deux jets de cette vapeur ardaient de leur cuisante morsure la tendre chair de la fugitive.
— Jette le mouchoir bleu! dit-elle.
Fêt-Frumos jeta le mouchoir, et soudain, derrière eux, s’épandit une nappe d’eau, limpide et profonde, qui réfléchissait, comme dans un miroir, les étoiles d’or et la lune d’argent. La vapeur s’y était fondue en gouttelettes.
Dans l’espace nocturne retentit une suprême malédiction. C’était la sorcière qui planait maintenant avec des ailes de cuivre, au plus haut de l’azur.
Quand la vieille fut au-dessus du lac, Fêt-Frumos lança sa masse, qui lui brisa les ailes : elle tomba comme un lingot de plomb, poussant dans sa chute douze cris, qui sonnèrent l’heure de minuit. La lune se voila la face derrière un nuage, et la damnée, prise de l’invincible torpeur qui l’alourdissait alors, sombra à pic dans le gouffre.
— Sauvée! dit la jeune fille.
— Sauvé! dit le cheval aux sept âmes…
Maître, ajouta-t-il, je sens remuer le sable sous mes pieds. Les squelettes ensevelis par les tourbillons du désert vont se lever bientôt, pour aller, dans la lune, à leur banquet de spectres. Il est dangereux de voyager maintenant; l’air glacé et empoisonné qu’exhalent tant de corps morts pourrait te tuer. Couchez-vous plutôt ici, l’un,et l’autre. En attendant, j’irai trouver ma mère, et, pour redevenir jeune et brillant, je m’abreuverai encore à sa mamelle de feu.
Le beau cavalier ôta le frein et la selle ; puis il étendit son caftan sur la terre nue. Mais, chose étrange, les yeux de la jeune fille s’enfoncèrent tout à coup, son visage maigrit, les violettes de la mort ombrèrent l’incarnat de ses joues, sa main pendit inerte et froide.
— Qu’as-tu donc? interrogea Fêt-Frumos.
— Je n’ai rien, répondit-elle d’une voix éteinte.

à suivre… 
BEL-ENFANT DE LA LARME (11)

STAN L’ÉCHAUDÉ (4)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

— Eh bien, ne vous l’avais-je pas dit, maître? Me croirez- vous, oui ou non, à l’avenir? interrogea Kirica. Tout ce que je regrette, moi, c’est d’arriver dans quelques jours au bout de mon service et de vous laisser seul. A propos, petit
père, vous mariez-vous une bonne fois? Il serait temps de vous décider!
— Pourquoi pas, mon garçon; mais que sais-je, moi! Passe encore si je trouvais une bonne femme !
— Savez-vous quoi? Laissez-moi vous la choisir; je vous donnerai une petite poulette de femme comme il n’y en a guère; je vous les dresse comme des pouliches, et, sans me vanter, je sais leur petit cœur sur le bout du doigt.
— Puisqu’ainsi va, Kirica, qu’il en soit comme tu voudras! Ce n’est pas toutefois que je n’aie aussi envie de dire, comme le boyard, que tu as le diable au corps!
— Je suis ce que je suis. Mais voici mon idée : dimanche prochain, nous irons au village, à la hora; moi, je resterai à l’écart avec les vieux, mais vous, vous entrerez dans la ronde à côté de la fille qui vous plaira le mieux; moi alors, je m’approcherai, je la regarderai sous le nez et je vous dirai ce qu’il en est d’elle. 

Continuer la lecture de STAN L’ÉCHAUDÉ (4)