STAN L’ÉCHAUDÉ (3)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

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Qu’advint-il de tout cela, c’est que les affaires de Stan prospérèrent à merveille, grâce à ce petit valet, si bien qu’après deux ans notre célibataire était un des gros bonnets du village.
Un jour, le jeune garçon se mit en tête de pousser son maître au mariage, et de fil en aiguille il parvint à l’entortiller. Stan cependant restait encore hésitant. Tantôt c’était oui, tantôt c’était non, jusqu’à ce que finalement il se fût à peu près décidé, — non sans crainte toutefois de n’avoir pas assez d’argent pour satisfaire à tous les caprices de sa femme.
— C’est là ce qui vous tourmente, maître? fit le petit valet. Quant à cela vous pouvez vous en rapporter à moi. Je vous ferai gagner plus d’argent que vous n’en avez jamais rêvé.
Voyez-vous ces champs de blé?
— Oui.
— Eh bien, allez de ce pas chez le propriétaire; engagez-vous à lui livrer jusqu’à demain tout son blé en meules, et s’il vous demande à quel prix, dites-lui que vous voulez pour tout salaire autant de gerbes que vous pourrez en emporter sur votre dos, vous et votre petit valet. 

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STAN L’ÉCHAUDÉ (2)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

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On était précisément dans la canicule du diable, et c’était le jour même de Skaraoskî, où l’empereur des diables avait donné l’ordre à tous les diablotins, ses sujets, de regarder de tous leurs yeux où ils pourraient bien fourrer leur petite queue entre les hommes (1). Aussi tous les méfaits qu’ils perpétrèrent, ce jour-là, nul ne saurait les dire ! L’un pourtant de ces diablotins s’était piètrement acquitté de sa tâche; il rôdait par la forêt, n’osant se représenter devant son maître. Comme il errait tout penaud à l’aventure, il tomba sur la piste de notre gars, et, mourant de faim, il avala d’une bouchée les restes de son déjeuner. Puis, n’ayant plus que faire, il retourna chez son maître, l’oreille basse et la queue entre les jambes, et attendit que son tour vint de rendre compte des prouesses accomplies depuis le matin.

— Eh bien, ça a-t-il bien marché pour toi aussi, mon garçon? interrogea Skaraoski.

— Ma foi, Monseigneur, pardonnez-moi, il n’est venu qu’un seul chrétien aujourd’hui, dans la forêt où j’ai fait ma battue, et je n’ai vu que les traces de ses pas. Bienheureux encore d’avoir trouvé sur sa piste une boule de mamaliga pour assouvir ma faim!

— Tout diable que tu es, tu n’es guère malin !
Ne sais-tu pas ce que l’homme a dit, en abandonnant sa boule de mamaliga?

— Mon Dieu, non, je l’ignore, Monseigneur.

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STAN L’ÉCHAUDÉ (1)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

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CONTE

Il était une fois un homme entre deux âges, qu’on appelait Stan (1). N’ayant jamais connu ni père ni mère, il avait vécu dès son enfance au milieu d’étrangers, sans le moindre parent qui lui vint en aide.

Après avoir longtemps couru le monde, gagnant tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre, il était devenu, dans un grand et beau village, le fermier d’un boyard, et ayant servi avec fidélité jusqu’à l’âge de trente ans environ, il avait épargné sou par sou quelque argent. Alors il s’acheta un chariot avec une paire de bouvillons, une petite vache laitière et une douzaine d’agnelets, Il ne tarda pas non plus à se bâtir une maisonnette pour ses vieux jours, — car depuis quelque temps déjà il avait quitté son maître et travaillait pour son propre compte.

Et cela allait bien, on peut le dire, attendu qu’il était laborieux en diable. Toutefois il lui pesait d’être toujours seul, seulet, n’ayant qui laisser à la maison pour soigner le petit bétail et le ménage. Mais que faire, on ne peut pas tout avoir; et puis, qui sait, peut-être plus tard Dieu lui en donnerait-il davantage. 

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