BEL-ENFANT DE LA LARME (1)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

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BEL-ENFANT DE LA LARME

Le texte roumain de ce conte, recueilli en Moldavie par Eminesco, et publié d’abord dans les Convorbiri, a été réuni après la mort du poète, à ses œuvres en prose.

PRÉFACE

Bel-Enfant de la Larme disons-le d’emblée est formé d’une agglomération de mythes soiaires. Cela saute aux yeux : Fêt-Frumos, le héros principal, éternellement jeune et lumineux, c’est le soleil- Il rappelle Apollon par sa grâce, Héraclès par sa force et ses exploits. Comme eux, il est tour à tour pâtre, guerrier et esclave. Comme eux, il a pour ennemis les monstres des ténèbres représentés successivement par la Mère des Forêt, par la Sorcière, par Génar. Les principaux combats singuliers qu’il livre contre eux ont conservé très exactement, dans certains détails descriptifs, dans diverses remarques incidentes, le souvenir des phénomènes météorologiques qui accompagnent l’orage, le lever du jour et le coucher du soleil.
Si ces particularités ne suffisaient pas à nous révéler qui est Fêt-Frumos, l’arme qu’il porte nous l’apprendrait. Cette masse qu’il lance « à une journée de marche » et qui trace dans le ciel « un arc éblouissant », ne peul être que le soleil, assimilé encore à un « faucon d’acier », volant d’un essor magnifique de l’Orient à l’Occident. L’attribut du dieu a été pris ici pour le héros lui-même, ainsi qu’il arrive souvent.

Mais ce n’est pas tout. Fêt-Frumos est aussi le prince Charmant des contes roumains. Il aime Iliane, jeunesse de l’année et printemps de la vie, personnification de l’aurore et du crépuscule, en qui se résument toutes les grâces du jour et des saisons. Envisagée de la sorte, elle est une sœur puînée de Pénélope, une petite cousine de « Berthe aux Longs Piés ». Éternelle filandière comme elles, elle tisse « avec des rayons de lune » la robe étoilée des nuits ; mais au lieu de défaire pendant le jour l’ouvrage de la veille , comme son aînée de la Grèce antique, elle laisse tomber simplement sa « quenouille d’argent » à l’approche du soleil. Longtemps elle pleure l’absence du bien-aimé, entourée de « fleurs de souci » et de feuilles desséchées, dans un jardin désert. Elle dort là d’un sommeil de mort ; même ses « larmes glacées » ne peuvent plus couler. Mais l’hiver passe, Fêt-Frumos revient; alors elle ressuscite et « les muguets printaniers » remplacent autour d’elle les tristes végétations automnales.
Pour Génar, il représente la nue orageuse, avec son cheval qui court « comme l’ouragan », avec son chien à sept têtes qui aboie « comme le tonnerre ». Ce mâtin est, à ne pas s’y méprendre, parent des Cerbères légendaires qui, avant d’être ravalés au simple rôle de concierges des enfers, étaient bel et bien, eux aussi, des nuages et des démons de la tempête, postés à l’horizon , aux portes du ciel. Quant à la forêt qu’habite Génar, elle est connue : c’est l’impénétrable forêt vierge des nuages, celle que traverse le prince Char-
mant pour aller rejoindre « la Belle au Bois dormant » . Celle-ci est représentée par la fille de Génar, une réplique d’Iliane, moins éclatante; de même la Servante de la Sorcière : l’une et l’autre ne sont que des symboles du matin et du soir. Elles s’évanouissent dans les bras de Fêt-Frumos qui les enlève , — telle l’aurore devant le jour ou le crépuscule au sein de la nuit. Elles rappellent Daphné qui meurt sous l’étreinle d’Apollon, et Eurydice qui, ravie par Orphée, est forcée de rentrer bientôt dans les demeures de Pluton, comme la fille de Génar dans « le château de son père ».
Restent encore à expliquer quelques épisodes secondaires.
D’abord la domesticité de Fêt-Frumos chez la Sorcière. Cette « année de trois jours » qu’il passe là, représente les mois de l’hiver, pendant lesquels le soleil est sans éclat et sans force, asservi et enchaîné. Comme Apollon gardait les cavales d’Admète, notre héros garde « les juments noires et brillantes » de la Sorcière. Tous ces troupeaux désignent, tantôt les nuages lumineux, tantôt les rayons du soleil… Hélios a sept troupeaux composés de cinquante génisses, ce qui fait autant de têtes de bétail qu’il y avait de jours à l’année des Grecs. Chaque matin, elles sortent de leur étable sombre pour cheminer à travers les pâturages célestes ; et, chaque soir, elles rentrent dans leur caverne nocturne. Eh bien, les sept juments de notre conte, « captives dans une cave sombre », ne sont, elles aussi, que les rayons du soleil. Fêt-Frumos les fait paître « la nuit », alors qu’il est pris d’un « invincible sommeil ». Il les retrouve au matin, sortant de « la forêt des nuages » ou du « sein de la mer », à l’horizon. C’est le soleil levant. Lui-même monte alors son cheval « nourri de braises et d’étincelles » .
A la servitude de Fêt-Frumos chez la Sorcière se rattache tout naturellement sa mort, si étonnante au premier abord. Encore une aventure particulière à tous les personnages solaires. Vaincu par le vent d’hiver, il est « jeté dans les nuées » et « retombe sous
forme de poussière au milieu du désert », d’où il ne reviendra qu’à « la saison des muguets ». Cela rappelle l’exil d’Apollon chez les Hyperboréens ou d’Héraclès en Asie. Puis, comme son congénère l’oiseau de feu, le Phénix immortel, qui brûle toujours et ne se consume jamais, notre héros « ressuscite de ses cendres ».
Ces quelques remarques suffiront, croyons-nous, à dégager de ce conte le noyau mythologique primitif et universel. De ce noyau, apporté des Indes et acclimaté dans le pays roumain, a jailli, comme un arbuste fleuri, le charmant roman de Fêt-Frumos et d’Iliane, si riche de poésie et de grâce.
Passons maintenant aux éléments nouveaux qui sont venus se greffer sur les anciens et les transformer. A mesure que l’imagination populaire a perdu de vue la fable originelle pour en faire un conte, elle a tâché de motiver et d’expliquer toutes les aventures étranges des personnages mythologiques. De là les intentions prêtées aux divers héros, de là l’addition de personnages nouveaux. C’est ainsi que le souvenir de la domination romaine, de Trajan surtout, souvenir qui a si puissamment saisi l’imagination des Roumains, surgit aussi dans notre conte, comme dans la plupart des contes roumains;  on y trouve, en effet, des empereurs même parmi les bêtes : tels « l’empereur des moucherons » et « l’impératrice des écrevisses ».
Le christianisme aussi s’y est introduit avec ses idées et ses coutumes, et y occupe une large place. Dans Bel-Enfant de la Larme, nous voyons Jésus lui-même entrer, avec son auréole sainte, dans le vieux mythe solaire; et l’épisode où il apparaît avec saint Pierre est d’une grâce sublime. Il opère là, sur son passage, un de ces prodiges charmants, comme on en lit dans la Légende dorée. S’il n’a pas, ce miracle, la persuasive et touchante gravité des miracles canoniques; s’il s’adresse moins au cœur et à la conscience que ces derniers, il parle en revanche davantage au sentiment et à l’imagination par sa poésie féerique, et il ne leur est pas inférieur en beauté. C’est, du reste, avec un tact infini que l’imagination populaire a fait intervenir le Christ pour expliquer et motiver la métamorphose la plus compliquée qu’il y ait dans notre conte, le miracle des miracles, une résurrection. Lui seul pouvait l’accomplir; tandis que, pour les simples changements à vue, la sorcellerie et le grimoire traditionnels suffisaient.
Parmi tes traces les plus remarquables que le moyen âge a laissées dans ce conte, l’institution des Frères de Croix doit être spécialement notée. Il s’agit d’une de ces fraternités héroïques jurées sur l’Évangile avec effusion réciproque et mélange de sang, d’un de ces liens mystiques qui unissaient jadis des chevaliers, souvent de nationalités différentes, — par exemple Duguesclin et son compagon d’armes, le chevalier anglais.
Inutile d’ajouter que, pour tout ce qui concerne mœurs, coutumes, langage, notre conte est d’une indéniable couleur locale.

A suivre…
BEL-ENFANT DE LA LARME (2)

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