Les douze filles de l’empereur (1)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Les douze filles de l’empereur

Ce conte a été traduit d’après la version publiée dans le recueil d’Ispiresco, n°XX des Légendes et Contes des Roumains, Bucarest, 1882.

*

Il y avait une fois un jeune garçon, qui était très pauvre, très pauvre; ses parents ne lui avaient pas laissé un sou à leur mort, et il gagnait sa vie en s’engageant, de-ci de-là comme valet de ferme. Mais c’était un valet si gentil, si propret, que tous les garçons du village lui portaient envie; les autres domestiques surtout l’avaient pris en grippe et le traitaient par-dessous la jambe. Lui ne s’en souciait mie et vaquait tranquillement à sa besogne. Et quand ils s’assemblaient, le soir, pour bavarder, déblatérant le vert et le sec, il feignait de ne rien entendre à leurs propos et faisait la bête à plaisir; c’est pourquoi ses compagnons l’avaient surnommé « Bouche-bée ».

En revanche, tous les maîtres chez lesquels il servait étaient contents de lui et se le disputaient à l’envi. Pour les filles du village, ellea en rêvaient, de ce beau garçon, et quand il venait à passer, elles se poussaient du coude et chuchotaient, le lorgnant du coin de l’œil ou par-dessous leurs sourcils. 

Et la vérité, c’est qu’elles avaient bien de quoi regarder, tant il avait belle tournure, gracieux minois et taille svelte, et des cheveux plus noirs que plumes de corbeau, plus brillants que fils de soie. Et ils ondulaient, ces cheveux, de sa jolie tête ronde, en longues boucles qui flottaient et s’éparpillaient à la moindre brise, souples comme une fine crinière, sur sa nuque aussi blanche que neige. J’oubliais sa moustache, une moustache si menue, si délicate, qu’elle duvetait à peine sa lèvre d’une ombre légère. Et avec ça des yeux, — oh! des yeux qui avaient donné le mal d’amour à toutes les filles.

Allait-il à l’abreuvoir aux vaches, c’était à qui lui parlerait la première, le provoquerait, l’agacerait. Lui n’y prenait pas garde; il se donnait l’air de ne pas comprendre ce qu’on lui voulait. Elles, au contraire, piquées au vif de son indifférence, avaient changé, pour l’émoustiller, son surnom de Bouche-bée en celui de Fêt-Frumos, ni plus ni moins, le Fêt-Frumos du village. Le fait est que c’était ça trait pour trait.

Donc, ne regardant ni à droite ni à gauche, poussant le bétail devant lui, il le conduisait chaque jour au pré; et son troupeau prospérait mieux que celui de tout autre. Comment il s’y prenait, ma foi! je n’en sais rien; toujours est-il que les vaches qu’il menait paître engraissaient à vue d’œil, et elles étaient plus belles que celles des autres pâtres, et elles donnaient aussi plus de lait, — sans doute parce qu’il savait les coins où l’herbe, plus drue, avait le meilleur goût. Bref, c’était un sorcier : partout où il posait le pied, la joie éclatait; même les herbes s’égayaient à sa venue. Évidemment il était né sous une bonne étoile et promis à de grands destins; mais il ne s’en doutait pas et n’en tirait point vanité, ignorant tout ce que le temps lui réservait. Docile et modeste, et tel que Dieu l’avait fait, il était tout à sa tâche, sans se mêler, ni en bien, ni en mal surtout, des affaires d’autrui. C’est justement pour cela que ses camarades lui en voulaient.

à suivre…
Les douze filles de l’empereur (2)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s