Le conte de Toderică

Corneliu Bărbulescu

Le conte de Toderică

Il était une fois dans un village caché entre les vallées, dans les montagnes, un homme très pauvre, père de trois fils. Pour les nourrir – la mère des enfants était décédée- le pauvre homme travailla toute sa vie pour les autres avec de petits moyens, en se trouvant parfois dans le besoin. Ainsi, difficilement, il vit ses fils grandir.
Puis, l’homme prit de l’âge, il ne pouvait plus travailler et pensait obtenir de l’aide de la part de ses enfants pour qui il avait tant travaillé et perdu la santé.
Façon de parler… dès que les deux plus grands garçons se sont vus grandir des ailes, ils ont commencé à circuler avec les commerçants à travers le monde et cherchèrent à gagner sou après sou en truquant les comptes ou en volant au pesage des marchandises. En vain le vieil homme leur disait qu’il n’était pas bien de procéder ainsi, en vain il leur conseillait de s’occuper de leur maison, les fils n’écoutaient pas et leurs pensées n’allaient qu’à leur fortune. Ils ne suivaient pas les conseils de leur vieux père, ils ne lui apportaient aucune aide en le laissant mourir de faim, lui et leur petit frère, Toader, qui avait à peine quatorze ans et se trouvait être le seul appui pour les vieux jours de son père. Petit comme il était, Todericǎ était beaucoup plus apprécié que ses frères, parce qu’il était sage, travailleur, obéissant, respectueux et honnête.
Avec ses faibles forces, il travaillait tantôt ici, tantôt là, chez les uns ou chez les autres pour gagner un peu d’argent et pouvoir ramener à manger à son vieux père. Tous les gens du village l’appréciaient et l’aimaient bien.

Depuis son plus jeune âge, Todericǎ n’hésitait pas à aller aux champs auprès des bêtes pour  aider ceux qui gardaient les troupeaux à ramener une chèvre égarée ou à ramasser des bouts de bois pour le feu.
Quand il voyait les plus âgés se regrouper pour parler, le garçon n’hésitait pas à s’introduire parmi eux, yeux et oreilles bien ouverts, écoutant toutes sortes de discussions et d’histoires qui relataient l’héroïsme et l’intelligence de différents princes charmants. Souvent il assistait aux comptes que les bergers faisaient en incrustant dans le bois des lignes verticales qui correspondaient à leurs biens ; il était avide de connaître, de voir, d’apprendre.
Quand il fut un peu plus grand, un vieux pasteur qui avait beaucoup visité le monde, sortit un livre du fond d’un sac, livre ravagé par le temps et par les nombreuses lectures et commença à apprendre à l’enfant la signification des signes sur les feuilles. Todericǎ nourrissait son esprit par le savoir : en peu de temps il parvint à connaître plus de choses que son vieux maître.
Alors, notre jeune garçon, devenu un brin d’homme, commença à regarder attentivement comment les gens travaillaient, comment ils mettaient les graines dans la terre, comment il était mieux de tenir la faucille pour rendre le travail plus facile…Personne n’arrivait à le dépasser dans le travail et là où il mettait la main, tout réussissait. Todericǎ se montrait aussi très avenant pour aider les autres.
Le cœur ouvert, il aidait ceux qui l’appelaient au travail pour peser les grains, pour compter les moutons ou bien pour calculer de manière juste les impôts pour les maîtres.
Tout le village parlait bien de lui en le comparant à ses frères qui au contraire n’étaient pas du tout appréciés par les villageois parce qu’ils avaient à plusieurs reprises essayé de les rouler dans la farine. Les deux plus grands frères, qui s’étaient construits des maisons et dépendances comme nul ne pouvait se le permettre dans le village et qui pensaient avoir droit à la vénération, commencèrent à jalouser le pauvre  dont la parole était écoutée et appréciée même par les vieux sages.
Avec le temps, Todericǎ devint un beau jeune homme que l’on regardait avec beaucoup d’admiration. Un jour, il se dit qu’il lui serait profitable de partir pour un certain temps dans le monde, vers des lieux plus riches où il pourrait gagner un peu plus d’argent, parce qu’il ne faisait plus face aux besoins de la maison avec ce qu’il gagnait au village.
Il devait également s’acheter des vêtements car ceux qu’il portait n’étaient que des chiffons trop étroits et il devait ramener au vieux père des chaussures pour remplacer la vieille paire qui était déchirée.
Il prit conseil auprès de son père et lui dit qu’il voulait se faire engager comme homme à tout faire chez un boïar  ; avec l’argent gagné en un an, il pourrait subvenir aux besoins de leur maison.
Le vieil homme l’écouta les yeux pleins de larmes :

« – Ah, mon cher, si tu penses qu’il est bien de partir, vas-y pars et reviens-moi en bonne santé ! A partir de maintenant tu es seul maître de tes gestes et de tes pensées. Tu sauras ce qui est bien ou mal, tu sauras te protéger des fourbes ou de la tentation face aux choses vaines. Parce que tu veux partir à tout prix, je te conseille d’aller voir tes frères qui se préparent eux aussi à partir pour leur commerce. Tu pourras leur demander de te prendre avec eux jusqu’à la ville où vit le roi, ainsi tu seras moins étranger et moins seul là où tu passeras. Je ne pense pas qu’ils seraient encombrés par cette demande, ils sont tes frères… »
Todericǎ écouta le conseil de son vieux père et alla voir son grand frère qui était en train de peser du fromage. Il lui dit ce qui l’amenait, ainsi que les conseils de son père, mais le frère le regarda d’un œil hautain et lui répondit avec mépris :

«  – Bien, je te prendrai avec moi, mais prépare-toi à manger car je n’ai pas de quoi de nourrir. »
Todericǎ regarda les pots remplis de fromage et rangés devant la balance et lui répondit avec une voix douce :
«  – Laisse grand frère, je ne te fâcherai pas avec ça… » Et il partit vers la maison.
Le lendemain de bonne heure, le garçon salua son père, prit son sac dans lequel il avait mit de la polenta et deux oignons et quitta la maison, le cœur confiant et la tête remplie des bons conseils du père.
La matinée était claire. Les oiseaux avaient déjà commencé leurs chants, la lumière du soleil levant faisait briller comme des pierres précieuses les feuillages mouchetés par la rosée matinale. Todericǎ marchait allègre et joyeux ; la forêt lui semblait plus belle que jamais.

Ses frères étaient par contre crispés, les yeux tournés vers la terre, faisant des comptes, probablement pour voir combien ils allaient gagner avec leur commerce.
Ils marchèrent longtemps. Ils montèrent et descendirent des chemins jusqu’à ce que le soleil soit arrivé au milieu du ciel, à midi. Le grand frère décida de s’arrêter à ce moment-là pour déjeuner, tandis que leurs cheveux qui tiraient la charrette chargée des pots de fromage, se reposaient aussi. Sitôt dit, sitôt fait. Ils arrêtèrent la charrette au bord d’un chemin, là où un tilleul jetait une ombre plus grande, ils sortirent les mets et préparèrent le repas.

Pour ne pas les déranger, Todericǎ s’était éloigné et commença à manger tranquillement en mordant une fois dans la polenta, une autre fois dans les oignons. Ses frères sortirent du coffre de la charrette du fromage, de la viande fumée et salée et des oeufs. Subitement, l’un des frères cria :
« – Nous avons oublié de prendre le pain. Que pouvons nous faire ? Ah…mais regarde, Todericǎ a de la polenta…donne-nous ton sac… ! »
Le garçon se leva, prit le sac et le donna à son grand frère. Celui-ci sortit la polenta, jeta le sac plus loin et commença à manger goulûment avec le second frère. Todericǎ resta debout et les regardait en silence. Tout à coup, le second frère le regarda et lui cria dessus :

« – Pourquoi restes-tu debout à nous dévisager ainsi ? Va t’asseoir où tu étais… et tu aurais pu penser à prendre plus à manger…ou tu attends peut-être qu’on te nourrisse ? »
Todericǎ ne disait rien, il s’éloigna et s’assit à sa place. Dès qu’ils le virent partir, ses frères se mirent à chuchoter :
« – Qu’allons nous faire de lui ? Il va embrouiller nos projets…!
– Oui, il pourra dévoiler nos ruses devant les gens.
– Mon idée est de le renvoyer.
– Il vaut mieux l’égarer dans la forêt. Les gens disent que la forêt est enchantée. »
Les voilà à nouveau sur le chemin. Le soir venu, peu avant le coucher de soleil, l’un des frères dit à Todericǎ:

«  – Voilà ce qui se passe : nous avons encore cette vallée à remonter et nous sortons de la forêt pour arriver dans la ville de destination. Toi qui es plus jeune que nous, prends les devants sur le chemin, vas tout droit et à l’entrée de la ville, tu nous attends à l’auberge à côté de la fontaine…Tu diras à l’aubergiste que nous arrivons… »
Todericǎ, confiant en la parole de son frère, partit joyeux sur le chemin indiqué avec le désir de montrer sa volonté et son application à faire du bon travail.
Il marchait devant, en sifflant, sans se faire de soucis. Tout à coup, le chemin s’arrêta devant un précipice au fond duquel on entendait le susurrement d’un ruisseau.
Le garçon se dit qu’il avait perdu le fil de ses pas et essaya de revenir en arrière, mais il ne retrouva plus le même chemin, c’était comme si les arbres s’étaient déracinés pour changer de place en lui cachant ainsi la bonne direction.

Le soleil s’était couché et la nuit commençait à se nicher entre les branches des feuillages. Du fond du précipice se levait une brise fraîche et les insectes assommés par le sommeil se faufilaient lourdement à travers les feuillages. Todericǎ ne craignait pas le noir. Il avait seulement faim et soif. Pensif, il partit à la recherche d’un arbre plus haut dans lequel il pourrait monter pour mieux apercevoir une lumière au loin où tout simplement pour y passer la nuit. Mais, à la racine de l’arbre, il vit une butte à fourmis. Todericǎ se dit que les fourmis travailleuses étaient en train de ramasser des provisions pour l’hiver et que peut-être il pourrait trouver quelque chose à manger chez elles. Il prit une branche séchée et s’approcha de la butte pour chercher de la nourriture. Il enfonça à peine la branche dans la butte de terre, lorsqu’il entendit une voix aiguë lui dire :

« – Todericǎ, brave jeune homme, ne nous détruis pas le travail de tant de jours. Nous avons bâti notre maison avec beaucoup de peine. Je sais que tu as faim, sois encore un peu patient car un jour, lorsque tu seras dans l’embarras, nous allons te faire du bien. Je suis la reine des fourmis et quand tu penseras à moi, je serai à tes côtés. »
Todericǎ jeta la branche et commença à grimper dans l’arbre. Lorsqu’il arriva à côté d’un creux, il entendit un bourdonnement. C’était une ruche d’abeilles sauvages. Le jeune homme se réjouit et dans la nuit profonde se mit à chercher une autre branche pour pouvoir sortir ainsi de la ruche les rayons de miel et rassasier sa faim. Mais voilà qu’il entendit :

« – Toadere, brave homme, ne nous détruis pas le travail d’un été entier. Nous avons ramassé du miel pour l’hiver avec beaucoup de fatigue et si tu nous le prends, nos enfants mourront de faim. Sois un peu patient et le temps voulu, nous t’aiderons dans le besoin. Je suis la reine des abeilles et quand tu penseras à moi je serai à tes côtés. »
Todericǎ resserra d’un cran sa ceinture, s’accommoda confortablement sur l’une des branches du hêtre et commença à réfléchir en se demandant si ses frères l’avaient égaré volontairement ou bien si c’était lui qui avait perdu le fil du chemin. Ainsi, doucement, il s’endormit.

Le lendemain, lorsque le soleil montra ses sourcils au-dessus de la forêt, Todericǎ se réveilla reposé et regarda tout autour, comme étourdi. Tout à coup, il se rappela les événements de la veille et sentit la faim qu’il n’avait pas apaisée.
Il descendit de l’arbre et recommença à chercher le chemin par lequel il était venu. Derrière lui, les abeilles bourdonnaient joyeuses devant l’entrée de leur ruche et les fourmis travailleuses bougeaient dans tous les sens et continuaient à chercher leur nourriture pour l’hiver.

Todericǎ s’éloigna du bord du précipice pour chercher un chemin à travers les bosquets, et peut-être quelques noisettes. Alors qu’il continuait à marcher, un pépiement lamentable le fit s’arrêter, étonné. Le petit d’une tourterelle avec les ailes déployées, mais qui ne savait pas encore voler, était tombé de son nid suspendu au sommet d’un arbre-buisson. Todericǎ tendit son bras et l’attrapa dans sa chute. La mère oiseau piaillait tellement fort dans son affolement que le garçon prit avec délicatesse le poussin, le mit dans son sein et avec beaucoup de soin grimpa dans le petit arbre jusqu’au nid où il déposa la frêle créature.

La tourterelle voltigeait autour du garçon en resserrant les cercles autour de lui et lorsqu’elle vit son poussin à nouveau dans son berceau de duvet, elle parla :
«  – Todericǎ, tu es un vrai homme. Tu sais freiner tes envies et tu n’hésites pas à faire le bien dès que tu peux. Reste toute ta vie comme ça et tu trouveras toujours la force pour affronter et dépasser les difficultés. Moi, je me retrouverai  à tes côtés lorsque tu rencontreras un embarras, il suffira que tu m’appelles dans tes pensées. Et maintenant, afin de pouvoir sortir de cette forêt de broussailles, suis le petit chemin qui descend dans le précipice et suis ensuite le cours de l’eau. Tu arriveras dans la ville du roi. »

Le jeune homme écouta le conseil de l’oiseau et descendit dans la vallée, but à sa soif l’eau pure du ruisseau de montagne et avec de nouvelles forces, prit le chemin de la ville…Et il marcha, marcha à pieds, jusqu’à épuisement…Ainsi, il arriva devant les champs ensemencés du roi où un grand nombre de gens moissonnaient avec acharnement le blé jaune comme de l’or. Todericǎ alla vite voir l’intendant du roi pour lui demander de travailler. Lorsque le soleil disparut, Todericǎ, fatigué et affamé, reçut l’argent pour son travail. Le garçon devait recevoir plus que les autres moissonneurs parce qu’il avait travaillé avec beaucoup de volonté et eut un très bon résultat.

L’intendant lui dit que c’était impossible qu’un jeune homme gagne plus d’argent que les personnes âgées et il lui mit dans la poche la moitié de ce qu’il aurait dû recevoir pour son travail. Le jeune homme ne dit rien, il était content de pouvoir alors s’acheter quelque chose à manger et trouver un endroit où se reposer. Il partit en direction de l’auberge située à la périphérie de la ville, laissant pour le lendemain matin l’idée de régler ses comptes avec l’intendant du roi. Le lendemain, il revint et demanda à moissonner le blé. L’intendant le reçut avec joie car le jeune homme travaillait bien et parce qu’il savait pouvoir récupérer la moitié de la paie du garçon afin de la mettre dans sa poche. Cette fois-là, cette pensée ne s’accomplit plus parce que , après avoir travaillé comme trois personnes à la fois, fit tout seul devant les autres ses comptes et demanda aussi à l’intendant l’argent qu’il lui devait du jour précédent. L’intendant fut très étonné quand il vit que Todericǎ savait compter et il lui dit de venir au château pour l’aider à la bonne tenue du livre des comptes. Le jeune homme reçut avec plaisir cette proposition en pensant pouvoir gagner plus vite une somme d’argent avec laquelle il pourrait retourner au village pour embellir la vieillesse de son père qui l’attendait et avait misé sur l’application et la réussite de son garçon.

En peu de temps, il avait pu se rendre compte que les gens pour qui il travaillait ne ressemblaient en rien aux paysans généreux qu’il connaissait ; le roi était avide de richesses, coléreux et injuste. Son entourage était flatteur et voleur et les domestiques suivaient ces exemples-là.
Toutes sortes de commerçants grouillaient dans la cour du château. Les uns venaient, les autres partaient. Ils passaient tous voir l’intendant en faisant des comptes qui leur apportaient des gains et surtout enrichissaient le roi.
Voilà qu’un soir, parmi les commerçants qui venaient voir la chancellerie de l’intendant, se présentèrent aussi les frères de Todericǎ. Dès qu’ils l’aperçurent, ils n’en revinrent pas mais, malicieusement, ils se montrèrent contents et fiers en faisant l’éloge à l’intendant de leur petit frère. Leurs cœurs n’avaient plus de paix et, par jalousie, ils ne savaient plus quoi faire….Comment avait-il pu s’échappé de la forêt ? Dans leurs yeux brillait la haine envers leur petit frère.

Au même moment, le palais transmit l’ordre suivant :
«  – Le blé doit être moissonné  et égrené d’ici deux jours, parce que le roi doit partir à la guerre. »
L’intendant ne savait plus quoi faire, parce qu’il y avait encore beaucoup de blé sur les plaines et il ne savait pas où trouver un important nombre de gens pour faire tout le travail en un seul jour.
L’un des deux grands frères, en s’approchant de l’intendant, lui dit à l’oreille avoir entendu Todericǎ se vanter d’être capable en une seule nuit de trier tout le blé des épis sans abîmer les meules. Dès qu’il l’entendit, l’intendant partit chercher le jeune homme en le menaçant de le jeter  au fond d’un cachot s’il n’allait pas accomplir ses dires avant le lendemain. Todericǎ fut emmené devant le roi. Ses frères étaient impatients de savoir comment finirait l’affaire.

Lorsque le roi vit combien l’homme qu’on lui présentait était jeune, il le regarda fermement dans les yeux et lui dit que si le lendemain toutes les graines n’étaient pas triées des épis, là où se trouvaient ses pieds se trouverait aussi sa tête…et avec le roi il ne s’agissait pas de plaisanter…
Todericǎ repartit, affligé, vers sa petite chambre et s’assit, pensif, sur son lit, en portant un regard perdu à sa fenêtre vers le ciel clair, la lune, les étoiles brillantes et les arbres doucement bercés par un vent léger. Soudain lui revint à l’esprit l’événement de la forêt et il pensa très fort à la reine des fourmis. A peine avait-il pensé à elle, qu’il vit déjà sur son bras une fourmi avec les ailes scintillantes qui lui demanda :

«  – Dis mon ami, quel ennui t’a fait penser à moi et comment pourrais-je t’aider ? »
Todericǎ lui raconta toute l’histoire avec le roi et le récit terminé, il jeta à nouveau son regard perturbé vers la fenêtre.
A ce moment, la fourmi lui dit :
«  – Ce n’est pas bien que tu te laisses envahir par les mauvaises pensées ou que tu baisses les bras en rencontrant une première difficulté. Tu es jeune et fort, tu es honnête, travailleur et intelligent. En te battant, tu pourras dépasser toutes les difficultés. Laisse la tristesse de côté. Il n’y a pas de temps pour ça. Allons voir comment faire pour accomplir au mieux les ordres du roi. »
Todericǎ sortit dans la cour du palais. Là-bas se trouvaient des gerbes de blé alignées en épis, grandes et hautes telle une muraille. Le garçon montra à la fourmi les tas de blé et l’endroit où devaient être déposées les graines à l’intérieur des greniers. La reine des fourmis bourdonna d’un geste précis trois fois avec ses ailes et en une seconde la cour fut envahie par des milliers  de fourmis, tant qu’on ne pouvait plus avancer d’un pas sans risquer d’en écraser quelques centaines. Tout aussi vite, on pouvait voir des rangées et des rangées de fourmis, les unes se dirigeaient vers les greniers, les autres vers les tas de blé ; celles qui allaient vers les greniers tenaient dans leur bouche une graine et celles qui revenaient n’avaient plus rien. Quel va-et-vient !
Peu de temps s’était écoulé après les ordres reçus de la part du roi, quand Todericǎ constata que la cour était vidée de toute graine de blé. Les greniers étaient remplis jusqu’en haut et les fourmis s’étaient évanouies dans les airs comme si elles n’étaient jamais venues. Une fois le travail terminé, la reine des fourmis dit à Todericǎ en chuchotant :
«  – Tu vois, il ne faut jamais perdre l’espoir avant d’avoir commencé à faire quelque chose. Il se peut que cette chose paraisse très difficile au début, mais une fois commencée, elle peut devenir plus simple à accomplir que tu ne l’avais  pensé. »
Elle disparut…
Après avoir vérifié que les portes des greniers étaient bien fermées, Todericǎ partit satisfait pour dormir. Cette nuit-là, personne ne dormit mieux et plus tranquille que lui.
Le lendemain matin, la rumeur s’était répandue dans la cour où un grand nombre de gens regardaient comme cloués sur place les greniers pleins jusqu’au ciel alors qu’ils étaient vides la veille.

L’intendant, soulagé du fardeau et un peu apeuré face à ce jeune homme mystérieux, lui donna, pour le récompenser, une bourse d’argent bien garnie et partit aussi tôt voir le roi pour tout lui raconter.
Tout aurait été merveilleux si les frères de Todericǎ n’étaient pas devenus encore plus jaloux, surtout après avoir vu que le cadet avait encore reçu de l’argent.
Ils se mirent d’accord et, à la nuit tombante, ils se faufilèrent chez le roi, où, par des paroles flatteuses, ils lui firent comprendre que Todericǎ avait paradé en disant qu’il pouvait construire un palais encore plus beau que celui du roi, uniquement en cire.

Aussitôt que le roi entendit la nouvelle, Todericǎ lui fut envoyé :
«  – Ecoute, propre à rien, puisque tu l’as laissé entendre, avant demain tu devras me construire le palais en cire, encore plus beau que celui où j’habite. Si tu ne le fais pas, tu ne reverras pas un autre lever de soleil. »
Quand il entendit cela, Todericǎ fut sur le point de tomber dans les pommes. Il partit affligé vers sa petite chambre en se disant que soit l’arrogance avait aveuglé le roi, soit il cherchait un quelconque malheureux pour le jeter entre les mains du bourreau.
Et comme il était couché sur son lit, les bras sous la tête, en essayant de trouver une solution, voilà qu’il repensa à la princesse des abeilles. Il chuchota : „princesse” et aussitôt il entendit un bourdonnement léger devant sa fenêtre et une voix qui lui parlait :

«  – Todericǎ, Todericǎ, ouvre la fenêtre. Pourquoi m’as-tu appelée ? »
C’était la princesse des abeilles qui avait tenu sa promesse. Le garçon, content, ouvrit la fenêtre, l’abeille s’assit sur le rebord, écouta toute l’histoire et dit :
«  – Ne sois pas triste mon enfant, d’ici demain, nous allons construire pour le roi ce qu’il t’a demandé… »
La princesse bourdonna trois fois et la cour du palais se remplit d’abeilles travailleuses. Les unes apportaient la cire, les autres collaient les morceaux, d’autres lissaient le travail, d’autres sculptaient toutes sortes de fioritures et d’autres bougeaient vite leurs ailes pour faire du vent afin que les murs sèchent plus vite. C’était magique de les voir travailler.
A peine les coqs avaient-ils chanté en annonçant l’aube que l’on pouvait déjà admirer à côté de l’ancien palais, un nouveau, encore plus beau, jaune comme l’or, avec des fioritures blanches sculptées dans les murs, entièrement réalisé en cire.
Que vous dire encore ? Le lendemain, les gens se ressemblèrent pour voir la merveille qui répandait un arôme agréable.

Le roi ne contenait plus sa joie et ordonna son déménagement au plus vite dans la nouvelle maison.
Il fit appeler Todericǎ et lui dit :
« – Mon garçon, je vois que tu es travailleur et que tu accomplis tous mes vœux. Désormais tu seras mon majordome. »
Et il lui donna deux bourses remplies de monnaies d’or.
Le jeune homme prit les pièces d’or avec beaucoup d’aigreur dans son cœur. Il avait bien compris que le roi lui avait accordé l’honneur d’habiter dans son palais juste pour mieux l’avoir sous la main. Ses pensées par contre étaient toujours tournées vers son vieux père qu’il avait laissé seul à la maison.
Lorsque les frères de Todericǎ le virent estimé et récompensé tandis qu’eux n’étaient même pas remarqués, ils prirent la décision de le faire, à tout prix, disparaître de la terre. Ils se consultèrent longtemps avant de retourner voir le roi pour lui dire avec servilité :

«  – Grand et sage roi, le meilleur et le plus fort de tous les rois de ce monde, tous les gens sont contents que vous soyez leur souverain, parce que grâce à la bonté de votre cœur, ils vivent bien et les commerçants peuvent faire de bonnes affaires pour la Cour mais aussi pour les pauvres. Nous savons que vous êtes fâchés à cause du dragon qui veut vous voler l’empire pour agrandir ses richesses et le nombre de ses soumis. Pourquoi ne pas lui prendre ses biens et vous enrichir, grand roi ? C’est à cause de lui que vous voulez partir à la guerre et ceci demande beaucoup de soldats et beaucoup de dépenses qui peuvent faire diminuer votre fortune. Pensez combien de dangers vous attendent. Et il se peut aussi que les soldats du dragon soient plus forts que les vôtres et qu’ils triomphent et que vous soyez…blessé ou tué. Et alors qui s’occupera des fortunes que vous avez rassemblées ? Il serait peut-être mieux que quelqu’un d’autre aille affronter le dragon à votre place. Vous n’avez qu’à ordonner et votre rêve sera accompli, votre empire s’étendra aussi sur les terres du dragon sans que vous ayez à vous fatiguer à la guerre et vos richesses ne diminueront plus pour donner à manger à tous ces soldats. Il faut qu’à votre place quelqu’un d’autre aille lutter contre le dragon. »
Le roi écoutait pensif ce que disaient les deux frères et hochait de la tête en signe d’approbation. Lorsqu’il finirent, le roi demanda :

«  – Qui pourrait aller affronter le dragon ?
– Grand roi, c’est pour cela que nous sommes venus voir Votre Majesté ;  nous savons qu’à la Cour il y a un jeune homme qui s’est avéré être très fort. Aujourd’hui même, il nous a dit pouvoir amener devant vous le dragon ligoté pour ainsi sauver la gloire de votre empire. »
Les deux frères quittèrent la chambre du roi en faisant une révérence jusqu’à terre et en s’éloignant en reculant à petits pas.

La porte fermée, le roi envoya un garde pour faire appeler Todericǎ.
Dès qu’il entra dans la pièce du roi, Todericǎ n’eut même pas le temps de demander quoi que ce soit ; le souverain se leva brusquement de son trône et lui cria :
«  – Fils de mégère que tu es ! Tu as voulu me laisser partir faire la guerre contre le dragon ! Tu n’es pas venu me voir pour me dire que tu pouvais me le ramener ligoté ! Heureusement, j’ai des fidèles qui m’ont dévoilé tes pensées. Demain, tu partiras et dans trois jours tu devras revenir avec le dragon. Si tu ne réalises pas ce que je t’ai demandé, je te retrouverai caché même au fond d’un trou de serpents pour te punir. »

Cette fois-ci, Todericǎ ne se montra plus triste ; il avait vu et appris beaucoup depuis son arrivée à la Cour.
Il se dirigea vers sa chambre tranquillement,  prépara son sac avec des vivres,  prit une hache et partit confiant sur son chemin.
Tout en marchant, il songeait à la meilleure façon d’accomplir l’ordre du roi. Il avait entendu toutes sortes de rumeurs concernant le dragon, plus effroyables les unes que les autres : il était lunatique, il versait feu et flammes par ses narines, c’était un monstre avec une queue de dragon, mais personne ne l’avait encore rencontré jusqu’alors. Tous savaient par contre que le dragon haïssait le roi.
Et tout en progressant dans ses pensées et sur le chemin, Todericǎ arriva aux abords du royaume du dragon, et s’assit pour se reposer près d’un taillis, à côté d’une rivière. Il imaginait toutes sortes de plans quand, tout à coup, il repensa à l’oiseau rencontré dans la forêt. Aussitôt ce dernier lui apparut et lui demanda quel était son vœu. Le jeune homme lui raconta son histoire et lui demanda conseil…

L’oiseau réfléchit un instant ; après quoi il demanda au garçon s’il connaissait le dragon.
«  – Je ne l’ai jamais vu, mais j’ai entendu qu’il pouvait prendre plusieurs apparences.
– Oui, c’est vrai. Jamais il ne se montre deux fois avec le même visage. Chaque fois, par contre, il est tout aussi méchant. Il possède une très grande force, il peut écraser un rocher entre ses mains et il est capable de lutter contre toute une armée et de la décimer. Il a dominé beaucoup de monde jusqu’à présent et il a une grande colère contre ton roi, son voisin, qui s’est moqué de lui en disant qu’il était sot.
– Si tu me dis qu’il est si fort, comment vais-je pouvoir le ligoter et l’amener devant le roi ?
– C’est justement à ça que je pensais aussi. C’est seulement par la ruse que nous pourrons le vaincre. Prends cette plume, mets la derrière ton oreille et tu te transformeras en un vieillard. Voilà…maintenant garde ton sang froid et n’aie pas peur de rencontrer le dragon. »
L’oiseau continua à lui donner de bons conseils en lui expliquant comment faire pour mener à bien sa mission et après il disparut en s’envolant dans la lumière.

Peu de temps s’écoula. Soudain, Todericǎ vit s’approcher du taillis un chasseur avec son arc tout préparé pour surprendre un gibier ailé. Il était d’allure grande et forte, avec les cheveux ébouriffés et la barbe emmêlée. Sous ses sourcils épais, il avait de petits yeux avec un regard méchant qui scrutait tout ce qui l’entourait. C’était en fait le dragon. Il s’arrêta et demanda à Todericǎ:
«  – Vieil homme, n’as-tu pas vu par ici des oiseaux voler ? J’ai visé avec mon arc plusieurs d’entre eux et c’était comme s’ils se moquaient de moi. D’un seul battement d’ailes, ils changeaient de branche. Je tirais à nouveau une flèche et à nouveau, ils changeaient de place. C’est ainsi qu’ils m’ont mené par le bout du nez et m’ont amené jusqu’ici. Il y avait surtout un oiseau parmi les autres qui voulait à tout prix m’irriter. Si seulement je pouvais l’attraper pour le réduire en miettes !! »

Il finit à peine sa phrase que l’oiseau de la forêt lui frôla l’oreille comme une flèche et, d’un pépiement, disparut aussitôt dans la nature. Todericǎ était sur le point d’éclater de rire, lorsqu’il vit les yeux du dragon fixés sur cette petite créature. Aussitôt il cacha son visage en faisant semblant de tailler un morceau de bois. Dès que l’oiseau disparut, le dragon dirigea son regard vers le vieillard qui travaillait et lui demanda ce qu’il faisait.
«  – Un tonneau…, répondit Todericǎ.
– Un tonneau, pourquoi faire …, demanda le dragon.
– Je veux faire un tonneau solide pour attraper le roi voisin. »
Le dragon se montra plus attentif…
«  – Comment, qu’as-tu dit ? …Attraper le roi voisin ? Pourquoi ?…
– J’ai un vieux compte à régler avec lui et une sorcière m’a dit que je pourrais l’attraper seulement dans un tonneau », expliqua Todericǎ en regardant le dragon du bout de l’œil.

Celui-ci sursauta et son regard devint noir. Il regarda, pensif, du côté des douves et dit au vieillard :
«  – Tu sais, vieil homme, je n’aime pas trop comment tu travailles. Je te vois âgé et sans forces. Laisse-moi t’aider…Oui…t’aider à attraper le roi, ainsi ton travail ne sera pas vain… »
C’était tout ce que Todericǎ attendait. Il bougea sa tête en faisant semblant de dire qu’il ne voulait pas déranger le dragon mais en même temps il lui tendit la hache.
Le dragon prit la hache et partit dans la forêt ; on entendit des martèlements et le voilà à nouveau, chargé d’un arbre sur son dos. Il s’approcha de Todericǎ, posa l’arbre et dit :
«  – Vieil homme, je te ferai un tonneau  que je ne pourrais même pas détruire. »
Il se mit au travail. Ses mains agissaient très vite. Il se mit à fendre le bois, à sculpter les douves, après il demanda au vieux s’il n’avait pas de cercles. Todericǎ lui dit ne pas avoir emmené avec lui des cercles. Le dragon lui demanda d’attendre sur place, le temps de retourner chez lui pour  en récupérer quelques-uns qui soient épais et résistants.

Todericǎ s’assit sur le tas de douves faites par le dragon et en attendant son retour, il se mit à rire en pensant à la tête du roi quand il verrait le cadeau qu’il lui ramènerait. Peu de temps s’écoula. Le dragon revint chargé d’un grand tonneau sur ses épaules. Essoufflé, il lui dit :
«  – Sais-tu, vieil homme ? J’ai réfléchi : pourquoi se donner tant de peine pour réaliser quelque chose de fragile ? Regarde donc quelle belle petite maison j’ai ramené pour ton roi. Vas-y, essaye la. »
Il posa le tonneau devant Todericǎ.
Celui-ci essaya les douves épaisses. Les cercles étaient solides et le fond du tonneau était bien attaché ; le couvercle du tonneau par contre n’était que légèrement accroché. Todericǎ souleva le couvercle et regarda à l’intérieur. Le tonneau était admirable. Il se retourna vers le dragon et lui dit :
«  – Oui, il est très bien mais je ne sais pas s’il ne comporte pas quelques fissures qui le laisseraient s’ouvrir facilement. Ce serait bien si on pouvait l’essayer. Moi je suis vieux mais j’aimerais entrer à l’intérieur pour vérifier s’il est bien fini. Quel dommage si le roi nous échappait !
– Attends, vieil homme, j’entrerai à ta place dans le tonneau et tu n’auras qu’à fermer le couvercle. Je verrai par où rentrent les rayons de lumière et je resserrerai les cercles. En même temps, j’essayerai la solidité des douves. »
Aussitôt dit, aussitôt fait…A peine le dragon rentré dans le tonneau, Todericǎ mit le couvercle et demanda :
«  – Vois-tu la lumière ?
– Oui, du côté du couvercle. »
Todericǎ fixa encore mieux le couvercle.
«  – Vois-tu encore la lumière ?
– Oui, vers le milieu du tonneau. Tu entends ?…Là où je frappe… »
Todericǎ resserra les cercles.
«  – Et maintenant ?
– Non, je ne vois plus rien. Comme si j’étais enfermé dans une cave !
– Bien, gonfle un peu pour voir si le tonneau résiste… »
Le dragon gonfla mais les douves craquèrent et un cercle s’envola.
Todericǎ le remit et le fixa encore mieux.
«  – Vas-y, gonfle à nouveau…
– C’est fait…
– Encore…
– Je ne peux plus, le tonneau est solide, il tient bon, oui, il est parfait…
– Eh, s’il est si bon que ça, tu y restes car c’est toi que je venais attraper ! »
Du fond du tonneau, on entendit un hurlement qui fit trembler les arbres. Todericǎ enleva la plume derrière son oreille, redevint jeune homme et se mit à rouler le tonneau dans la vallée.
Il le poussa et poussa jusqu’au lendemain, quand il arriva dans la Cour royale.
Le roi était devant sa fenêtre dans son palais de cire en train de regarder comment se déroulait le déchargement de quelques charrettes remplies d’argent. Il était gai et dès qu’il vit Todericǎ, il lui demanda en riant pourquoi il n’était pas encore parti pour attraper le dragon.

«  – Il est déjà là… », répondit tranquillement Todericǎ.
Lorsque le roi entendit la nouvelle, son visage devint jaune et il se retira de la fenêtre
aussi-tôt. Ensuite, en se cachant, il regarda d’un oeil, puis des deux, et sortit avec peur sa tête par la fenêtre en demandant :
«  – Oùùùù…..oùùùùùù….est le dragon ?
– Ici, dans le tonneau.
– Quoi ?…Comment ?…. Pourquoi n’as-tu pas parlé dès le début ?….Bien, mon garçon,…bien, je te récompenserai.
– Grand roi, à présent j’ai terminé mon travail chez vous. Payez-moi. Il est temps que je retourne dans mon village où je suis attendu par mon vieux père qui a besoin de moi. Je ne veux plus servir dans le monde des riches », expliqua Todericǎ.

Le jeune homme tourna le dos au roi et partit vers sa chambre pour ramasser le peu d’affaires qu’il avait. Le roi était en colère et en regardant le tonneau, il se dit que ce jeune homme avec la force dont il faisait preuve, pourrait lui faire du mal à lui aussi. Il pensa longuement. Comment était-ce possible qu’un roi aussi puissant que lui soit affronté de cette manière là…. ? Et par qui… ? Par un paysan…. ? Qui l’avait ramené celui-là ?
Le roi se rappela les deux frères de Todericǎ qui lui avaient raconté comment le jeune homme était capable de capturer le dragon.… Oui, c’était à cause d’eux qu’il se voyait humilié à présent. A cause d’eux et du dragon…le dragon….à mort… ! Tous les trois ! Immédiatement !!!

«  – Intendant, viens vite ! », cria-t-il.
L’intendant, effrayé, se montra devant le roi pour recevoir les ordres.
«  – Tu rattraperas immédiatement les deux commerçants qui sont venus hier me voir. Prends aussi le tonneau dans la cour…Attention, à l’intérieur se trouve le dragon…Qu’il ne t’échappe pas », frémit-il.
« – Apporte une charrette de foin…non, apportes-en plusieurs… ; il faudra…cinq, dix meules…Ici, devant le palais, je les punirai. Tu mettras le dragon et les deux commerçants sur les meules et tu enflammeras le tout. Non, c’est moi qui mettrai le feu de ma fenêtre…Tu es déjà parti ? Je te tuerai !… »
L’intendant partit hébété. Le roi se promenait furieux le long de l’alcôve. De temps en temps, il regardait par la fenêtre pour voir comment travaillaient les domestiques.
Dans la cour, juste devant l’alcôve royale, fut préparé un bûcher de chaume, haut jusqu’au toit. Au-dessus se trouvaient ligotés les frères de Todericǎ et le tonneau où était enfermé le dragon.

Le roi, fou de rage demanda une torche allumée qu’il jeta, la main tremblante, par-dessus sa fenêtre dans le foin sec du bûcher. La flamme commença à prendre assez rapidement. Le roi regardait les yeux écarquillés de plaisir et pensait voir sa colère s’estomper dans le feu qui grandissait.
Todericǎ passait par hasard au fond de la cour, prêt à regagner le chemin de son village, son sac sur son épaule. Arrivé devant la fenêtre royale, il vit ce qu’il se passait et lorsqu’il leva les yeux vers le bûcher en flammes, menaçant, il vit ses deux frères qui regardaient épouvantés la grande flambée s’approcher d’eux. Sans hésiter, le brave jeune homme grimpa du côté non enflammé du bûcher, arriva auprès de ses frères, les libéra et leur dit de l’attendre au bord de la forêt. Il prit une poignée de foin, se laissa glisser du haut du bûcher vers la fenêtre royale et jeta devant le roi pétrifié les pailles enflammées. Aussitôt il se dirigea vers la sortie. Le bûcher était devenu une flambée haute jusqu’au ciel, les pailles enflammées que Todericǎ avait jetées par la fenêtre du roi avaient fait fondre la cire qui coulait désormais tel un ruisseau vers le bûcher, réunissant ainsi les deux flammes en une seule.
L’intendant qui se cachait derrière le roi, essaya de s’enfuir mais les murs en cire s’étaient ramollis et il ne put ouvrir la porte. A ce moment-là, il se dirigea vers la fenêtre mais il fut empêché par le roi qui lui aussi voulait s’enfuir. Une lutte cruelle commença entre le maître et son serviteur pour savoir qui des deux pouvait sauter en premier par la fenêtre et s’échapper…

Pendant ce temps, le palais en cire diminuait, comme s’il était avalé par la terre. La toiture se pliait, se démantelait. Soudain, il s’écroula dans bruit impressionnant et se perdit dans la même flamme qui détruisait alors roi, dragon et intendant.

************

Arrivé au bord de la forêt, Todericǎ retrouva ses frères qui l’attendaient avec impatience.
«  – Toadere, nous nous sommes comportés comme des truands envers toi. Nous avons été aveuglés par l’arrogance et l’avidité. Tu as été meilleur que nous. Tu nous as sauvé la vie. Si tu peux encore nous considérer comme tes frères, partons tous les trois ensemble vers la maison pour adoucir la vieillesse de papa.
– Venez mes frères. Prenons ce chemin, il est plus direct », répondit simplement Todericǎ.

C’est ainsi qu’ensemble ils retournèrent au village où le vieillard attendait le retour de ses fils. En passant par la forêt, à côté du hêtre où il avait passé sa première nuit dans la forêt, Todericǎ entendit le bourdonnement joyeux des abeilles, il vit les fourmis travailleuses qui portaient sans fatigue la nourriture pour l’hiver, il écouta le roucoulement allègre de la tourterelle qui avait appris à ses petits l’art du vol.
Il enfonça son chapeau sur ses oreilles et, suivi par ses frères, allongea le pas pour ne plus se faire attraper par la nuit dans la forêt et ne plus avoir à recommencer l’histoire telle qu’elle nous a été contée.

(Traduction : Iléna Lescaut)

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