Villequier et Victor Hugo

Nicole Pottier

Nicole Pottier

Villequier et Victor Hugo

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Villequier, petite commune située en Seine Maritime dans une des boucles de la Seine se trouve à mi chemin entre Rouen et Le Havre. A l’origine, c’était un village de marins, pêcheurs et pilotes de Seine. Dominée par la falaise, la commune s’étend tout en longueur le long du fleuve. Sur les hauteurs, on peut admirer le château et l’église Saint Martin ainsi que de belles demeures bourgeoises. Le nom de Villequier tire son origine de deux termes: l’un étant issu du vieux danois kjarr, qui signifie « marais », ce premier élément étant toujours associé à un nom d’arbre, le deuxième élément, qui serait issu du vieil anglais wilig (variante de weliġ) « saule ». En associant ces deux éléments, willig  + kjarr, on obtient l’origine de Villequier (le /w/ évoluant en /v/ au XIIe siècle). Il s’agissait donc d’un lieu marécageux entouré de saules. La commune  actuelle fut formée en 1823 par la réunion des deux anciennes paroisses de Villequier (« Villechier« ) et de Bébec (« Buiebec »  = ruisseau bourbeux), celle-ci se trouvant sur le plateau à 3 km à l’ouest de Villequier. Le lieu est mentionné pour la première fois au XIIe siècle sous les formes Villechier et Villequier.

Photo : Marc Liger, source : Wikipédia


L’histoire de Villequier remonte à l’époque romaine, la ville y étant désignée sous le nom de Vilcarium.

 Plusieurs écrivent Villequier -, mais dans les anciens titres ce n’est jamais Villa, c’est toujours Vilcarium. On a encore donné à ce lieu le nom de Beaumenil.

(in « Description géographique et historique de la Haute Normandie divisée en deux parties. La première comprend le Pais de Caux et la seconde le Vexin« , Tome 1, par Dom Toussaint du Plessis, Paris Nyon, 1740.)

Il subsiste un lieu-dit du “Camp de César”, où un camp et des fortifications se dressaient entre le néolithique récent et l’âge du bronze, soit entre 3000 et 1500 avant J-C.

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Le château de Villequier

Ce n’est que vers l’an 1000 que l’on commence à proprement parler de l’histoire de Normandie avec notamment les premiers seigneurs de la Terre de Villequier. La Terre de Villequier fut donc un fief seigneurial où résidèrent de nombreux chevaliers.

 La famille tir(e) son nom de la terre de Villequier dans le bailliage de Caux sur les bords de la Seine près de Caudebec. Le plus ancien des Villequier connus, Robert, aurait fait partie des chevaliers qui s’engagèrent à la suite du fils de Guillaume le Conquérant, Robert Courteheuse, pour la conquête de Jérusalem en 1097. Ce héros fondateur constitue l’ancêtre mythique obligé de tout lignage normand soucieux d’ancrer ses origines dan un passé glorieux. Les Villequier entrent au service de la Couronne sous Charles VII : ils assument des charges de premier plan dans l’armée et à la cour sans discontinuer. Ils offrent donc l’exemple d’une maison ancienne précocement intégrée aux structures de la cour et de l’Etat. (…)
André de Villequier fournit la figure du premier des mignons de l’histoire de France. Arrivé à la cour en 1442, il devient Chambellan du roi, membre du Grand Conseil en 1449, puis Grand Chambellan en 1453. Il accepte même d’épouser la maîtresse de Charles VII, Antoinette de Maignelais en octobre 1450, qui succède dans les bonnes grâces du roi à sa cousine Agnès Sorel. (…) L’intimité de la maison de Villequier avec le pouvoir royal prend ainsi des proportions extraordinaires au milieu du XVe siècle. Ce statut de noblesse de cour et de service est conservé par les générations suivantes.

(in : « La faveur du roi. Mignons et courtisans au temps des derniers Valois (vers 1547-vers 1589)« , Nicolas Le Roux, Seyssel : Éditions Champ-Vallon, 2000.)

Actuellement, le château de Villequier est une résidence hôtelière, on peut consulter l’histoire complète des seigneurs de Villequier sur le site du château : château de Villequier

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L’église Saint-Martin

L’église est classée aux monuments historiques par arrêté du 14 décembre 1914, elle fut rebâtie au XVIe siècle après la Guerre de Cent Ans, et seule la base du chevet date du XIIe siècle. Son choeur a été remanié aux 17ème et 18ème siècles Son clocher flamboyant haut de 33 mètres est surmonté d’une flèche d’ardoises. Le portail a été restauré en 1849 par l’architecte Grégoire, patroné par l’abbaye de Corneville-sur-Risle dont l’église dépendait. Vue de façade, sur la droite, se trouve la nef avec son double portail en arc brisé surbaissé, et sur la gauche, la tour-clocher, composé de 4 niveaux soulignés par des corniches en calcaire. Au-dessus s’élève la flèche polygonale en ardoises. Dans le coin du clocher, auprès de la nef, se trouve l’étroit escalier éclairé par de fines meurtrières. En façade, une baie gothique à double lancette trahit la présence d’une chapelle (sans doute celle des fonts) sous le clocher… par la suite, sans doute au XIXème, cette chapelle a été réaménagée, une petite chapelle latérale prenant place dans l’arcature entre la nef et le clocher, et les fonts étant déplacés dans le début de la nef. La nef, couverte par un large toit à deux pans, est éclairé par trois baies au nord et 4 baies au sud, garnies de vitraux. A l’est, le choeur a été rajouté au XVIIème, et est beaucoup moins haut, et un peu moins large que la nef. Il est aussi couvert par un toit à deux pans et éclairé par deux baies de chaque coté. Seuls celles du nord sont garnies de vitraux, présentant des scènes de la vie de Saint Joseph et de Saint Martin. les baies du sud sont garnies de grisailles sans doute posées au XIXème. Immédiatement après le choeur se trouve la sacristie, bâtie, elle, du nord au sud et aussi couverte d’un toit à deux pans. Plus loin, le presbytère du XVIIIème, en briques, accueille la mairie. (Source internet :La France des clochers : Villequier)

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A l’intérieur, dans une vaste nef magnifiquement éclairée, on peut admirer deux  tableaux: « l’adoration des mages » de l’école de N. Poussin et « la présentation au temple » de Jouvenet (1644-1717), et parmi les statues, on remarque celle de Saint Martin portant un chapeau Henri III ainsi que sept magnifiques vitraux dont une Bataille navale (1523) et Les Rameaux (1530), Sainte Barbe, Saint Eustache, Saint Jean-Baptiste. Ces vitraux datent du XVIe siècle. Le vitrail représentant une bataille navale est un témoignage exceptionnel: il relate la prise de deux caravelles espagnoles par le corsaire normand Jean Fleury au service de l’armateur dieppois Jehan Ango :

 Ses corsaires avaient commencé par s’attaquer aux Espagnols, le plus régulièrement du monde, puisqu’on était en guerre avec eux. Leur chef était Jean Fleury, de Vatteville-sur-Seine, un remarquable marin.
En 1523, Cortès envoyait en Espagne les richesses pillées dans le palais de Guatimozin, au Mexique : masques en mosaïque de pierres fines, joyaux splendides, vaisselle et idoles d’or, vêtements de plumes et des milliers de disques d’or. Il y adjoignait deux jaguars. Pendant le voyage, l’un de ceux-ci s’échappa et fit un affreux carnage de marins et de soldats. Affaibli par ce malheur, l’équipage du navire espagnol gagnait péniblement les Açores quand surgit Fleury, à bord de son bâtiment-amiral, le Dieppe, et suivi de six autres nefs et galions. Les Espagnols eurent juste le temps de se réfugier à Sainte-Marguerite et d’appeler à l’aide. Mais des trois caravelles envoyées d’Espagne, et qui s’étaient chargées des trésors, deux tombèrent entre les mains de Fleury. C’est pourquoi l’église de Villequier et celle de Vatteville, en face, ont de si beaux vitraux offerts en ex-voto.
Car ces rudes corsaires étaient fort pieux.

(in : Histoire des corsairesJean Merrien, Editions L’Ancre de Marine, 2005)

Tout au bout du mur de gauche du choeur, juste après les vitraux, une plaque gravée, au fond d’une niche en arc brisé rappelle que « Mme Veuve placide POULTIER, née Ernestine VAGNON, a fait don du chemin de croix à l’église en 1887 en mémoire de son mari [et] en 1896 du maître-autel à l’occasion du sacerdoce de son fils Monsieur l’abbé Placide POULTIER qui la bénit et dit sa première messe le 16 juillet 1896. » Juste avant le choeur, à droite et à gauche, les deux autels latéraux néo-gothiques semblent aussi dater de la fin du XIXème.

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Le drame de Villequier

Victor Hugo était très attaché à sa fille aînée, Léopoldine. Il lui écrivait souvent durant ses voyages. Elle était sa muse, symbolisant la pureté. Le 15 février 1843, Léopoldine se marie avec Charles Vacquerie. Elle avait connu son mari dès 1839 lors de vacances passées à Villequier, dans la maison des Vacquerie, famille d’armateurs havrais. Auguste Vacquerie, frère de Charles, et fervent admirateur de Victor Hugo s’était noué d’amitié avec le poète, et les deux familles se fréquentaient.

 A sa demande, Hugo n’oppose pas un refus formel, mais il temporise. C’est qu’il s’agit moins de la responsabilité du père accordant sa fille à un honnête garçon, que d’un déchirement profond à l’idée de livrer à un autre sa fille qui était sa lumière. On trouve dans les Misérables, la transposition de ce drame intérieur chez Jean Valjean lorsqu’il découvre l’amour de Cosette pour Marius. De plus, Victor Hugo veut s’assurer que le prétendant aura une situation satisfaisante. Enfin, le mariage à lieu à Paris, en l’église Saint-Paul, dans la plus stricte intimité. Victor Hugo parle de « ce bonheur désolant de marier sa fille. »

(Source internet : Hautevillehouse : Léopoldine Hugo)

15 février 1843

« Aime celui qui t’aime, et sois heureuse en lui.
Adieu ! Sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre !
Va , mon enfant béni, d’une famille à l’autre.
Emporte le bonheur et laisse nous l’ennui!
Ici, l’on te retient ; là bas on te désire.
Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir.
Donne nous un regret, donne leur un espoir,
Sors avec une larme ! Entre avec un sourire ! »

(in : « Les Contemplations »)

Léopoldine et son mari s’installent au Havre. Le 4 septembre, ils se trouvent dans la maison de vacances de Villequier. Charles Vacquerie décide de se rendre chez son notaire à Caudebec en Caux, ville voisine de quelques kilomètres seulement. Le temps étant au beau fixe, il embarque dans le nouveau canot à voile que son oncle vient de construire. Léopoldine s’apprête à sa toilette et ne peut l’accompagner. Le canot, piloté par l’oncle de Charles, est léger et peu stable, ils reviennent donc à l’embarcadère et le lestent avec des pierres. Entre temps, Léopoldine est prête et se joint à eux. En tout, ils sont quatre personnes à bord : Charles et sa femme Léopoldine, son oncle Pierre Vacquerie, et le fils de ce dernier, Arthur, âgé de 10 ans. A Caudebec, le notaire, voyant le vent se lever, leur propose de les reconduire en voiture, mais ils préfèrent revenir dans le canot. Il est 13heures, ils se trouvent à 500 mètres de la maison, lorsque soudain se produit le drame : en face du lieu-dit « le Dos d’âne » un brusque coup de vent fait chavirer l’embarcation instable, déséquilibrée par le roulis des pierres dans le bateau. Alphonse Karr, ami des Hugo et présent à Villequier, décrit l’accident dans le Siècle du 9 septembre 1843 :

 Entre deux collines s’élève un tourbillon de vent qui, sans que rien n’ait pu le faire pressentir, s’abat sur la voile, et fait brusquement chavirer le canot.

L’oncle et le neveu de Charles se noient. De la berge, des paysans aperçoivent le jeune homme qui plonge et replonge sans cesse. Ils croient à un jeu. Charles Vacquerie, excellent nageur, tente en vain de délivrer sa jeune épouse, coincée sous le canot par ses jupes. A bout de forces, désespéré, il finit par se laisser couler. Passager à bord du du bateau à vapeur « la Petite-Emma« , François Delsarte assiste au repêchage des corps et atteste de la vive émotion que produit le drame sur les habitants :

avant d’arriver au Havre, au-dessus de Caudebec, nous avons vu chavirer une barque qui contenait quatre personnes; à notre approche on repêchait quatre cadavres ! et quels étaient les infortunés : la fille de Victor Hugo, monsieur Vacquerie, son mari, son oncle, vieux marin, ainsi qu’un jeune enfant de dix ans. En un instant, quatre êtres bien heureux de se revoir, se dirigeant vers leur habitation où une mère et une femme les attendaient à dîner, tout cela avait cessé de vivre. Rien ne peut rendre la consternation des habitants de Caudebec. On les voyait tous rangés tristement sur le port où des pêcheurs étendaient un drap blanc sur les victimes que madame Vacquerie attendait encore à deux pas de là. Nous apercevions, d’où nous étions, les fenêtres de la maison où allait se passer la scène la plus dramatique. Cette vue était déchirante ! Nous fûmes chargés d’en apporter la nouvelle au Havre où se trouvait en ce moment madame Hugo qui, la veille, avait vu partir sa fille pour Caudebec avec  la fatale embarcation dont ils venaient de se rendre acquéreurs. (…)

Première page d’une lettre inédite de François Delsarte à sa femme. (artiste lyrique et musicien, professeur de chant et de déclamation; 1811-1871).

Léopoldine et Charles Vacquerie sont inhumés dans le même cercueil au cimetière de l’église Saint Martin à Villequier. Alphonse Karr assiste aux funérailles et rédige un long récit de l’accident, qui commence ainsi:

A Villequier, à 14 ou 15 lieues du Havre, au pied d’une montagne chargée d’arbres, est une maison de briques couverte de pampres verts. Devant est un jardin qui descend à la rivière par un escalier de pierre couvert de mousse…

Victor Hugo est absent lors du tragique évènement, il parcourt les Pyrénées et le Pays Basque espagnol en compagnie de Juliette Drouet. Il apprend la noyade de sa fille en ouvrant un journal à Rochefort, alors qu’il est sur le chemin du retour,  le 9 septembre, soit cinq jours après le drame. Juliette Drouet décrit la scène dans son journal :

 9 septembre 1843. Rochefort.
Sur une espèce de grande place, nous voyons écrit en grosses lettres : Café de l’Europe. Nous y entrons. Le café est désert à cette heure de la journée. Il n’y a qu’un jeune homme à la première table à droite, qui lit un journal et qui fume, vis-à-vis la dame de comptoir à gauche. Nous allons nous placer tout à fait dans le fond, presque sous un petit escalier en colimaçon décoré d’une rampe en calicot rouge. Le garçon apporte une bouteille de bière et se retire. Sous une table, en face de nous, il y a plusieurs journaux. Toto en prend un au hasard et moi je prends Le Charivari. J’avais eu à peine le temps d’en regarder le titre que mon pauvre bien-aimé se penche brusquement sur moi et me dit d’une voix étranglée en me montrant le journal qu’il tient à la main : « Voilà qui est horrible ! » Je lève les yeux sur lui : jamais tant que je vivrai je n’oublierai l’expression de désespoir sans nom de sa noble figure. Je venais de le voir souriant et heureux, et en moins d’une seconde, sans transition, je le retrouvais foudroyé, ses pauvres lèvres étaient blanches, ses beaux yeux regardaient sans voir. Son visage et ses cheveux étaient mouillés de pleurs. Sa pauvre main était serrée contre son coeur comme pour l’empêcher de sortir de sa poitrine. Je prends l’affreux journal et je lis.
« Hier, vers midi, M. P. Vacquerie, ancien capitaine et négociant du Havre, qui habite à Villequier une propriété située sur les bords de la Seine, ayant affaire à Caudebec, entreprit d’accomplir ce petit voyage par eau. Familier avec la navigation de la rivière et la manoeuvre des embarcations, il prit avec lui, dans son canot gréé de deux voiles auriques, son jeune fils âgé de dix ans, son neveu M. Ch. Vacquerie et la jeune femme de ce dernier, fille comme on le sait de M. Victor Hugo. «Parti de Villequier avec le jusant, le canot fut rencontré vers midi trois-quarts, louvoyant avec faible brise de N.-O. par le bateau à vapeur La Petite Emma, capitaine Durosan, qui, en le perdant de vue, vint toucher à Villequier pour prendre un pilote et y mouilla, faute d’eau. Une demi-heure à peine s’était écoulée que l’on fut informé à terre qu’un canot avait chaviré sur le bord opposé de la rivière, par le travers d’un banc de sable appelé le Dos-d’Ane. On courut immédiatement au lieu de l’accident. « Le canot était coiffé, ayant ses voiles bordées dont les écoutes étaient imprudemment tournées à demeure. En le redressant, on trouva dans l’intérieur un boulet et une grosse pierre servant de lest, et le cadavre de M. Pierre Vacquerie incliné et la tête penchée sur le bord. « Les trois autres personnes avaient disparu. On supposa d’abord que M. Ch. Vacquerie, nageur très exercé, avait pu, en cherchant à sauver sa femme et ses parents, être entraîné plus loin. Mais rien n’apparaissant à la surface de l’eau, au moyen d’une seine on dragua les environs du lieu du sinistre, et, du premier coup, le filet ramena le corps inanimé de l’infortunée jeune femme, qui fut transportée à terre et déposée sur un lit. « Au moment où le capitaine Durosan, qui nous communique ces détails, quittait cette scène lamentable, la seine venait d’être une seconde fois jetée, et à la manoeuvre des embarcations on présumait que les cadavres des deux dernières victimes avaient été retrouvés. «Mme Victor Hugo a appris ce matin au Havre qu’elle habite depuis quelque temps avec ses deux autres enfants, le terrible coup qui la frappe dans ses affections de mère. Elle est repartie immédiatement pour Paris. M. Victor Hugo est actuellement en voyage. On le croit à La Rochelle. « Le Courrier du Havre annonce que les corps des deux autres victimes ont été retrouvés. »
(Extrait du journal Le Siècle, daté du jeudi 7 septembre.)

Mon pauvre bien-aimé me supplie de l’oeil de retenir les larmes qui me suffoquent, puis il s’assied de l’autre côté de la table et il me dit qu’il ne faut pas attirer l’attention des gens qui nous entourent et, avec un courage surhumain, il m’aide à sortir de ce café maudit. Une fois dans la rue, nous pouvions ne plus nous contraindre, mais mon pauvre Toto avait reçu un coup trop violent pour pouvoir se soulager en laissant une issue à son désespoir. Il marchait, il marchait toujours et sa bonté ineffable qui ne l’abandonne jamais le portait à me consoler et à me donner du courage, à moi qui aurais donné ma vie avec tant de joie pour lui épargner l’affreux malheur qui venait de le frapper.

Terrassé par la nouvelle, il ne se remettra jamais de ce décès et exprimera son désespoir au travers des Contemplations. Le 4 septembre 1847, une statue de Victor Hugo scrutant la Seine, est érigée en mémoire de sa fille. Le poète restera inconsolable. En 1846, grâce à l’intervention de Victor Hugo et de Lamartine, le gouverneur débloqua des crédits pour endiguer la Seine.


La satue de Victor Hugo face à la Seine depuis Saint Nicolas de Bliquetuit

Demain, dès l’aube

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.

Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.

Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
Et quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

3 septembre 1847.

(in : « Les Contemplations)

Dans le cimetière qui jouxte l’église, se trouve un carré de tombes tout fleuri par des rosiers. Ce sont les tombes des familles Hugo et Vacquerie, là reposent les femmes de la famille Hugo : Léopoldine Hugo (1824-1843) et Charles Vacquerie (1817-1843), son époux, Adèle Hugo, née Foucher (1803-1868), femme de Victor Hugo, Auguste Vacquerie (1819-1895), frère de Charles, très proche de la famille Hugo, et Adèle Hugo (1830-1915), dernière fille de Victor Hugo. Les tombes sont classées monuments historiques depuis 2008. Victor Hugo ne viendra se recueillir qu’en 1846 sur la tombe de sa fille, en septembre, trois ans après le drame. Il y viendra à nouveau l’année suivante, en 1847. C’est à ces dates anniversaires que sont composés les deux célèbres poèmes des Contemplations : « Demain dès l’aube » et « À Villequier« .

A Villequier

Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
Et que je puis songer à la beauté des cieux ;

Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
Je sors, pâle et vainqueur,
Et que je sens la paix de la grande nature
Qui m’entre dans le cœur ;

Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
Emu par ce superbe et tranquille horizon,
Examiner en moi les vérités profondes
Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;

Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
De pouvoir désormais
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
Elle dort pour jamais ; (…)

Villequier, 4 septembre 1847

(in : « Les Contemplations)

Suivra la longue période de l’exil puis il ne reviendra que deux fois, en 1879 et 1882, toujours en septembre. Les Contemplations seront publiées en 1856. Le recueil se compose de deux tomes comprenant chacun 3 livres : le premier s’intitulant « autrefois 1830-1843 » et le second « aujourd’hui 1843-1856 « . On remarque que 1843 marque la césure. Le livre IV « Pauca meae » (Quelques vers pour ma fille) , écrit en mémoire de Léopoldine, est le livre du deuil.

Qu’est-ce que les Contemplations ?
C’est ce qu’on pourrait appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires d’une âme.
Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et aboutissant à l’énigme du cercueil ; c’est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour, l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête éperdu « au bord de l’infini ». Cela commence par un sourire, continue par un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l’abîme.
Une destinée est écrite là jour à jour.
On ne s’étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes s’assombrir pour arriver, cependant, à l’azur d’une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s’effeuille page à page dans le tome premier, qui est l’espérance, et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil? Le vrai, l’unique : la mort ; la perte des être chers. Nous venons de le dire, c’est une âme qui se raconte dans ces deux volumes. Autrefois, Aujourd’hui. Un abîme les sépare, le tombeau.
V. H.
Guernesey, mars 1856.

(Préface des « Contemplations« )

Et le recueil se conclue par ce poème :

A celle qui est restée en France

Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange
Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d’ange,
Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi.

Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi,
Ce livre qui contient le spectre de ma vie,
Mes angoisses, mon aube, hélas ! de pleurs suivie,
L’ombre et son ouragan, la rose et son pistil,
Ce livre azuré, triste, orageux, d’où sort-il ?
D’où sort le blême éclair qui déchire la brume ?
Depuis quatre ans, j’habite un tourbillon d’écume ;
Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j’écrivais ; (…)

Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.

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