Récits d’un pèlerin russe (31)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Pendant un mois, j’allai doucement et je sentais combien les exemples vivants sont utiles et bienfaisants. Je lisais souvent la Philocalie et j’y vérifiais tout ce que j’avais dit à l’aveugle. Son exemple enflammait mon zèle, mon dévouement et mon amour pour le Seigneur. La prière du coeur me rendait si heureux que je ne pensais pas qu’on pût l’être plus sur terre, et je me demandais comment les délices du royaume des deux pouvaient être plus grands que ceux-là. Ce bonheur n’illuminait pas seulement l’intérieur de mon âme; le monde extérieur aussi m’apparaissait sous un aspect ravissant, tout m’appelait à aimer et à louer Dieu; les hommes, les arbres, les plantes, les bêtes, tout m’était comme familier, et partout je trouvais l’image du nom de Jésus-Christ. Parfois, je me sentais si léger que je croyais n’avoir plus de corps et flotter doucement dans l’air; parfois, je rentrais entièrement en moi-même. Je voyais clairement mon intérieur et j’admirais l’édifice admirable du corps humain ; parfois, je sentais une joie aussi grande que si j’étais devenu roi, et au milieu de toutes ces consolations, je souhaitais que Dieu me permît de mourir au plus tôt et de faire déborder ma reconnaissance à Ses pieds, dans le monde des esprits.
Sans doute, je pris trop plaisir à ces sensations, ou bien peut-être Dieu en décida-t-il ainsi, mais au bout de quelque temps, je sentis dans mon coeur une sorte de crainte et un tremblement. Ne serait-ce pas, me dis-je, un nouveau malheur ou une tribulation comme celle que j’ai endurée pour cette fille à qui j’avais enseigné la prière de Jésus dans la chapelle ? Les pensées m’accablaient comme les nuages et je me rappelai les paroles du bienheureux Jean de Karpathos, qui dit que le maître est souvent livré au déshonneur et supporte tentations et tribulations pour ceux qu’il a aidés spirituellement. Après avoir lutté contre ces pensées, je me plongeai dans la prière qui les fit complètement disparaître. Je me sentis plus fort et me dis : Que la volonté de Dieu soit faite ! Je suis prêt à supporter tout ce que Jésus-Christ m’enverra, pour expier mon endurcissement et mon orgueil. D’ailleurs, ceux à qui j’ai révélé récemment le mystère de la prière intérieure y avaient été préparés par l’action mystérieuse de Dieu avant de me rencontrer. Cette pensée me calma tout à fait et je marchais dans la prière et dans la joie, plus heureux qu’auparavant. Pendant deux jours, le temps demeura à la pluie et la route était si boueuse qu’on ne pouvait se sortir des fondrières; je passai par la steppe et, pendant quinze verstes, je ne trouvai pas un lieu habité ; enfin, vers le soir, j’aperçus une auberge au bord de la route, je me réjouis en pensant que je pourrais au moins m’y reposer et y passer la nuit.
Et, demain matin, à Dieu-vat ; peut-être que le temps sera meilleur.

(…)

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