Récits d’un pèlerin russe (29)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

J’avais en moi comme une faim de prière; j’éprouvais un violent besoin de la laisser jaillir, il y avait deux jours que j’étais sans tranquillité ni silence. Je sentais dans mon coeur comme un flot prêt à déborder et à se répandre dans tous mes membres, et, comme je le retenais, j’eus une violente douleur au coeur – mais une douleur bienfaisante, me poussant seulement à la prière et au silence. Je compris alors pourquoi les véritables adeptes de la prière perpétuelle fuyaient le monde et se cachaient loin de tous ; je compris également pourquoi le bienheureux Hésychius dit que l’entretien le plus élevé n’est qu’un bavardage, s’il se prolonge trop, et je me rappelai les paroles de saint Éphrem le Syrien : « Un bon discours est d’argent, mais le silence est d’or pur ».
En pensant à tout cela, j’arrivai à l’hospice : tout le monde y dormait après le repas. Je montai au grenier, me calmai, me reposai et priai un peu. Quand les pauvres se réveillèrent, j’allai trouver l’aveugle et l’emmenai au jardin; nous nous assîmes dans un coin isolé et commençâmes à parler.
— Dis-moi, au nom de Dieu, et pour le bien de mon âme, tu récites la prière de Jésus ?
— Il y a longtemps déjà que je la répète sans cesse.
— Quel effet en ressens-tu ?
— Seulement que ni jour ni nuit je ne peux m’en passer.
— Comment Dieu t’a-t-il révélé cette activité ? Raconte-moi cela en détail, cher frère.
— Eh bien, je suis un artisan d’ici, je gagnais mon pain en faisant le tailleur, j’allais dans les autres gouvernements, par les villages, et je cousais le vêtement paysan. Dans un village, il m’arriva de rester longtemps chez un paysan pour habiller toute sa famille. Un jour de fête, qu’il n’y avait rien à faire, j’aperçus trois vieux livres sur la planchette placée sous les icônes. Je leur demandai :
— Y a-t-il quelqu’un qui lise chez vous ?
Ils me répondirent :
— Personne ; ces livres-là viennent de l’oncle ; il savait ses lettres.
Je pris un des livres, je l’ouvris au hasard et je lus les paroles suivantes, que je me rappelle encore :
« La prière perpétuelle consiste à invoquer sans cesse le nom du Seigneur; assis ou debout, à table ou au travail, en toute occasion, en tout lieu et en tout temps il faut invoquer le nom du Seigneur. »
Je réfléchis à ce que j’avais lu et je trouvai que cela me convenait très bien, aussi, tout en cousant, je me mis à répéter tout bas la prière et j’en étais tout heureux. Les gens qui vivaient avec moi dans l’izba s’en aperçurent et se moquèrent de moi :
— Es-tu sorcier, que tu marmottes sans arrêt ? ou bien fais-tu des tours de magie ?
Pour me cacher, je cessai de remuer les lèvres et je me mis à dire la prière, en remuant seulement ma langue.
Enfin, je m’y suis tellement habitué que ma langue la récite jour et nuit et cela me fait du bien.
Je continuai longtemps à travailler, puis, subitement, je devins complètement aveugle. Chez nous, dans la famille, nous avons presque tous l’eau sombre au fond des yeux. Comme je suis très pauvre, la commune m’a trouvé une place à l’asile de Tobolsk. C’est là que je vais, mais les seigneurs ici m’ont retenu, car ils veulent me donner une voiture pour aller jusque-là.
— Comment s’appelait le livre que tu as lu ? Ce n’était pas la Philocalie ?
— Ma foi, je n’en sais rien. Je n’ai pas regardé le titre.
J’allai prendre ma Philocalie. Je retrouvai dans la quatrième partie les paroles du patriarche Calliste qu’il m’avait répétées par coeur et je commençai à lire.
— C’est cela même, s’écria l’aveugle. Lis, lis mon frère, car c’est vraiment très bien.
Quand je parvins au passage où il est dit : il faut prier avec le coeur, il me demanda ce que cela signifiait et comme on le pratiquait. Je lui dis que tout l’enseignement de la prière du coeur était exposé en détail dans ce livre, la Philocalie – et il me demanda avec insistance de lui lire tout ce qui s’y rapportait.
— Voilà ce que nous ferons, lui dis-je. Quand penses-tu partir pour Tobolsk ?
— Mais tout de suite, si tu veux, répondit-il.
— Alors, voilà ! Je voudrais m’en aller demain, nous n’avons qu’à partir ensemble et en chemin je te lirai tout ce qui se rapporte à la prière du coeur et je t’indiquerai comment découvrir ton coeur et y pénétrer.
— Et la voiture ? dit-il.
— Eh ! laisse donc la voiture. D’ici à Tobolsk, il n’y a que cent cinquante verstes, nous irons doucement; à deux dans la solitude, il fait bon marcher; et, en marchant, on est mieux pour lire et pour parler sur la prière.
Nous tombâmes ainsi d’accord; le soir, le monsieur vint lui-même nous appeler pour le souper et, après avoir mangé, nous lui déclarâmes que nous pensions nous en aller et que nous n’avions pas besoin de voiture, car nous voulions lire la Philocalie. Là-dessus, le monsieur nous dit :
— La Philocalie m’a beaucoup plu; j’ai déjà fait la lettre et préparé l’argent et demain en allant au tribunal j’enverrai le tout à Pétersbourg pour recevoir la Philocalie par le prochain courrier.
Et donc le lendemain matin, nous nous mîmes en route après avoir beaucoup remercié ces bons seigneurs pour leur charité et leur douceur exemplaires; ils nous accompagnèrent tous deux pendant une verste et nous nous dîmes adieu.

(…)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s