Le jeune homme aux mains d’or

Corneliu Bărbulescu

Le jeune homme aux mains d’or

C’était il y a bien longtemps, au temps où les conteurs vivaient vraiment parmi les contes qu’ils narraient, qu’ils mêlaient à leurs vies, au chant, au fil que des doigts vifs tiraient de la bonne vieille quenouille, aux fêtes comme au travail ou aux sons des veillées. C’était un village perdu dans la montagne, reclus dans les vallées, émaillé de fleurs, inondé de soleil.
Loin, jusqu’à l’horizon, aussi loin qu’on voyait, s’étendait la forêt que nul n’avait foulée, que nulle main avide n’avait encore touchée. Loin, loin, bien loin, là-bas, vivait paisiblement ce tout petit village.
Les hommes étaient amènes et les femmes élancées. Avec ardeur et joie, ils travaillaient ensemble les champs rocailleux, ils labouraient la terre qu’ils aimaient retourner du même geste cadencé dont ils berçaient leurs petits, avec des mots d’amour, pour qu’elle veuille bien leur donner ses trésors.

L’été battait son plein ; de fiers épis de blé étaient sortis des petites graines ; bruissant comme la soie dans le vent du soir, ils ondoyaient, comme la main avait bercé la graine. Les villageois, les pauvres, n’avaient que leur récolte qui suffisait à peine à mettre sur la table le pain pour les enfants, avant de repartir, de nouveau tous ensemble, pour la nouvelle moisson.
Et pourtant les forêts et les collines frémissaient du chant joyeux des jeunes, qui chantaient tout autant l’amour de leurs cœurs que l’amour du travail, du peuple, du ciel, des fleurs.
Mais, alors que la nature dormait profondément du sommeil le plus doux, que les ours, les insectes, l’eau dans son lit, rêvaient, tout comme les fleurs, les hommes et les herbes des champs, voilà qu’une nuit, un ogre et son ogresse descendirent d’un nuage en chuchotant. Ils se posèrent près d’un vieux sapin.
A peine descendus, ils partirent doucement, d’un pas tellement léger que le vent lui-même n’aurait pu les entendre, passant à travers champs vers le petit village. Penchés sur les sillons, ils faisaient de leurs mains des signes comme pour semer, puis ils disparurent au loin dans les nuages.
Le jour suivant, au petit matin, les villageois sortirent de leurs maisons pour laver leur visage dans la rosée de l’herbe ; sur la colline, là-haut, le soleil rayonnait et la nature qu’il baignait de sa belle lumière lui rendait grâce pour le « bon jour » qui pointait.
Un enfant, regardant le sommet et les terres aux alentours, vit les champs recouverts de chardons et, d’une voix effrayée, cria fort pour qu’on l’entende loin, partout dans les montagnes : « Venez voir notre champ…, les forêts nous l’ont pris… ».
Les villageois, petits et grands, se mirent alors en route pour sarcler les champs ; alors qu’ils travaillaient avec tellement d’ardeur, l’ogresse leur apparut au pied d’une colline…
Bossue et décharnée, les yeux comme deux charbons, marmonnant des sortilèges dans sa bouche édentée, elle hurla d’une voix rauque vers les gens ébahis :
« Fils de serpents… ! Vous êtes venus ici abîmer mon jardin que j’avais paré comme nul autre pareil, avec de beaux chardons et de la belle ivraie. Soyez maudits : désormais et pour de longs mois, je vous ferai verser des larmes bien amères. Et n’oubliez pas ceci : ne touchez plus au champ d’ivraie et de ronces, car, en dessous, moi-même, de mes bras redoutés je les nourris, les caresse… »
L’ogresse s’en alla… Les villageois furieux lui jetèrent des pierres. Alors… courroucée, l’ogresse se retourna, s’élança vers eux et en un rien de temps, jeta à terre six des plus vaillants garçons. La voyant repartir, les gens enragés voulurent l’encercler, pour ainsi la dompter, mais ils s’arrêtèrent effrayés … L’ogresse avait dans sa poigne gigantesque deux enfants pris dans la foule…
« – Osez faire un seul pas et ces deux petits vers ne seront que poussière… Meutes qui m’attaquez, je vais les écraser, les broyer comme de la poudre… N’approchez pas ou bien je vous recouvrirai de poix noire et brûlante. Allez-vous-en maintenant et écoutez bien ceci : quand viendra l’échéance de payer le tribut, j’attendrai d’autres otages, et vous aurez ces deux malheureux en échange … »
Ainsi, les villageois durent payer le tribut qu’elle avait demandé. Et – comble du malheur ! – le désert fit son nid sur les champs autrefois généreux où les ronces poussaient, les couvrant de tristesse… Désormais, plus de joie, de gaieté, de jeux et de chants, car village et forêt, épis et champs étaient en servitude… De temps en temps, les feuilles des arbres seules chuchotaient, avec mélancolie, l’espoir de secouer le joug accablant.
Maintes fois les vieux tinrent de longs conseils pour savoir comment ils pourraient chasser cette ogresse malfaisante de leurs terres assombries… Et maints jeunes hommes tentèrent d’atteindre la mégère… et maints hommes essayèrent de la vaincre et de libérer ainsi le village du tribut… Mais ils partirent en vain, car leur route était barrée par de nombreuses bêtes horribles et répugnantes…
Ainsi va l’histoire… Et aucun ne trouva un moyen de salut…
Quand, au petit matin, ils s’en allaient aux champs pour retourner la terre, l’ogresse cachée dessous guettait rageusement, et, sentant une charrue approcher, elle l’empoignait comme dans une tenaille et le pauvre homme qui poussait sur sa charrue en bois – c’est comme ça qu’à l’époque les gens travaillaient – voyait son outil brisé et il ne pouvait plus travailler…
Et, une nouvelle fois, chez le Vieil André, le charpentier du village, trois autres vieux vinrent pour tenir conseil. Dans le jardin, sous un bel arbre, ils étaient tous assis et le Vieil André travaillait sagement pour faire une autre charrue, meilleure et plus grande ; il avait trouvé du bois fort, choisi bien dense, pour que la charrue fût faite d’une seule pièce et tînt bien pour le travail.
Les vieux regardaient et racontaient tout bas qu’il y aurait une Fée, ailleurs, là-bas, très loin, sur un fier rocher sur lequel brillait dans le soleil son palais merveilleux . Cette Fée sage pourrait leur donner un conseil, leur dire comment s’y prendre pour se débarrasser de ces deux méchants ogres…
« – Oh, si seulement quelqu’un pouvait y aller, traverser la forêt sans peur des dangers, monter sur le sommet, écouter la bonne Fée, alors… alors, voilà, nos soucis et nos peines partiraient en fumée et le sourire reviendrait dans les yeux des enfants… »
Pendant qu’ils devisaient, descendant du chemin, du haut de la colline, on entendit des voix. Doucement, d’un pas lent, Bogdan et une jeune fille aux joues empourprées, avançaient enlacés. Bogdan portait sur son dos un fagot et ses yeux brillaient comme deux belles étoiles ; quant à Daïna, elle était songeuse et avait dans ses cheveux une rose éclatante.
Une fois devant la porte, la jeune fille lâcha le bras de son amoureux et, sans avoir peur des gens qui étaient dans la cour, elle alla au fenil…
« – Grand-père, petit père, Bogdan m’a dit qu’il voulait que je sois son épouse et… je l’ai emmené… pour qu’il te le dise… »
Un sourire éclaira les yeux du Vieil André…
« – C’est une bonne nouvelle que tu me donnes là et tu as bien choisi ton époux. Je le connais depuis qu’il était tout petit… Il venait bien souvent ici, chez moi, pour apprendre le travail… Honnête, bon travailleur, il connaît bien la charrue… Ecoute-moi, Bogdan, il faut que maintenant tu penses bien à cela : dire « Je t’aime » c’est facile. Dans la nouvelle vie que tu veux construire, tu devras bâtir ton nouveau foyer sur le travail et la loyauté. Et n’oublie pas qu’il n’est de bonheur complet, alors même qu’on a tout et même en abondance, que si, au fond de son cœur, il y a aussi la joie d’avoir été comme un frère pour les autres, un frère toujours prêt à tirer de l’embarras celui qui est resté en arrière dans la lutte de la vie. »
Bogdan resta songeur et dit ensuite :
« – Grand-père, grâce à tes mots sans détours, j’ai pu mieux comprendre ce qu’est le bonheur… »
Les autres le regardaient et l’un d’eux dit, tout bas, ce qu’ils pensaient tous les trois :
« – Seul le conseil de la Fée pourrait nous libérer de l’affliction terrible que nous a infligée l’ogresse qui, venue de loin, a rendu les terres arides et les hommes esclaves. Et tout le monde au village attend qu’un homme vaillant aille parler à la Fée… mais jusqu’à ce jour, aucun des hommes partis n’a pu faire toute la route pour bénéficier de son conseil… »
Bogdan les entendit même s’ils parlaient tout bas. Son cœur tressaillit ; son regard embrassa l’infini du ciel, des montagnes, des forêts… Il ferma les yeux sur ses pensées, sentit que la nature tout autour était sa sœur… Il prit sa décision et il dit sa pensée en paroles justes et franches :
« – J’irai, moi, voir la Fée… et Daïna m’attendra. Mais avant le départ, je veux juste la prier de poser de nouveau son regard sur moi… de me dire qu’elle sera ma femme… pour que, dans mon voyage, j’emporte sa bonne parole …
– Oui, oui ! Vas-y, Bogdan. Tu as dit ma pensée… J’ai toujours su que de nous tous, toi seul pourrais vaincre le Mal et en libérer le village et les terres … Tu iras… Vas-y Bogdan, tu es mon élu et mon amour sera toujours à tes côtés… Et quand ton chemin sera épineux, sache que je serai près de toi, avec mes pensées. Et pendant ton absence, je promets de tisser un merveilleux tapis. J’y mettrai les couleurs que tous deux, nous voulons voir à nouveau jaillir sur les champs émaillés de blé et de fleurs… »
Le jour suivant, après avoir pris une besace remplie de nourriture, Bogdan partit au petit matin, alors que la nuit se perdait dans les brumes, pour que le soleil, en se levant, lui montre le chemin le plus court vers le royaume de la sage Fée.
A travers la forêt, il y eut des moments où il se demanda si il pourrait vraiment finir ce long chemin, à travers mares, abîmes et champs, et revenir enfin sain et sauf au village… Et, pour faire passer le temps, il chantait doucement une doïna …
Le soleil se coucha… Deux cigales fatiguées crissaient doucement. Bogdan était éreinté… Sous un arbre, il fit son lit dans l’herbe et, les yeux perdus au loin, il regarda la lune qui,  tout émerveillée, écoutait sur la colline un flûtiau qu’on entendait à peine…
Quand le vent soufflait,
Les fleurs embaumaient,
Quand la forêt frissonnait,
Un chant murmurait,
Et le sommeil l’envahissait…
Sur les ailes du rêve, Bogdan partit vers la Fée… Il vit une rivière qui coulait, furieuse, ensuite il vit aussi un merveilleux palais… Sous le charme, le jeune homme regardait au loin… Soudain, enveloppée d’une aura de lumière, une torche à la main, la merveilleuse Reine apparut devant lui : ses yeux étaient bleus comme l’azur du ciel et ses cheveux ondoyaient comme les épis de blé dans la lumière du soleil… Elle lui faisait signe… et lui montrait le chemin… Et puis elle disparut. On pouvait voir encore, là-bas, dans la vallée, le petit village… ainsi que Daïna qui, sur le seuil de la maison, tissait le tapis en chantonnant doucement…
Bogdan murmura dans son sommeil et puis se réveilla. En se levant, il ressentit comme un poignard dans son cœur, le désir de revenir vers la maison qui, dans son rêve, l’avait appelé doucement… Et ses pensées tournoyaient dans sa tête :
« Continue, continue, tu ne peux plus rebrousser chemin maintenant ».
Quand il fit jour, Bogdan prit son sac et se remit en route. Un rocher l’arrêta. Il regarda autour : ce n’était qu’un abîme… Alors, décidé, il grimpa sur le rocher. Les pierres pointues écorchaient ses genoux mais, péniblement, il continuait à monter… Ses mains étaient en sang… Il devait se battre contre le rocher…
Il entendit soudain un battement d’ailes et une voix étrange qui lui dit :
« – Rebrousse chemin, Bogdan, car c’est trop difficile et jamais tu n’arriveras au bout. Un ogre t’arrêtera. Ne va pas plus loin. Seul un morceau de forêt te sépare de ta maison. Pourquoi aller plus loin ?… Pense à tous les dangers qui te guettent… et n’espère pas avoir le bon conseil de la Fée car elle n’est qu’une apparition lors des nuits de pleine lune et sa sage parole n’est rien d’autre que mensonge… »
Bogdan montait, montait…
Sans détourner son regard
Du chemin qu’il suivait.
« – Rebrousse chemin, Bogdan, rebrousse chemin et je te donnerai mon palais en or pour toi et ta Daïna… »
Bogdan hésita, s’arrêta, jeta un regard en bas et sentit le vertige ; s’appuyant sur un genévrier, il tira sur ses bras et, accroché comme une boucle d’oreille au bord d’un rocher, reprit sa montée à travers les ravins…
« – Rebrousse chemin, Bogdan, la montée est trop dure… Rebrousse chemin car un ogre t’attend plus loin sur le chemin… »
Mais Bogdan continua. Il ne se laissa pas vaincre par la tentation… Il montait, appuyé sur ses genoux, sur ses coudes écorchés…
« En avant… Je ne peux pas… Il faut que j’aille plus loin… »
Il arriva en haut… Devant lui s’étalait un champ avec mille fleurs ondoyant dans le vent ; elles semblaient toutes vouloir lui parler…
Bogdan s’allongea dans l’herbe pour chasser sa fatigue. Il prit dans sa besace une miche de pain mais n’eut pas le temps d’en manger un morceau car une Vieille rabougrie, s’appuyant sur un bâton, surgit devant lui…
« – Grand-mère, peut-être as-tu faim ?… Prends mon pain, mange… Mes pieds me porteront et dans une semaine je serai de retour… Et puis, dans la forêt, je trouverai des fruits… »
La Vieille lui dit :
« – Bogdan, tu réussis à surpasser une très rude épreuve. Sache que l’écueil le plus dur est déjà passé. Continue à lutter pour atteindre le Bien et n’écoute pas la Tentation qui veut te faire fléchir. Quand tu rencontreras le danger, ne t’effraie pas et tu pourras affronter toute difficulté… En souvenir de moi, prends ce bâton magique au bout ferré… Qu’il soit ton bon ami !
En route si tu fatigues,
Dessus tu t’appuieras,
Des forces tu reprendras,
Ton bon frère il sera… »
Et, de nouveau, soudain, Bogdan se retrouva seul… La Vieille n’était plus là… Le vent soufflait doucement et semblait chuchoter : « Bogdan, n’oublie pas d’avoir confiance… de vouloir atteindre le Bien… ».
Bogdan reprit sa route d’un pas plus leste qu’auparavant…
Il arriva au fond d’une vallée. Contournant un rocher, il sentit tout autour le ciel embrasé. Devant lui, coulait une rivière de feu.
Bogdan resta cloué sur place… à se demander comment il pourrait éteindre le brasier. Il s’approcha de la rive… et la fournaise le brûla. Il essaya ailleurs ; c’était toujours la fournaise… Il réfléchit, s’arrêta, essaya à nouveau et aperçut, dans les flammes, l’ogresse qui guettait avec les cheveux en feu.
Bogdan frappa alors de son bâton magique les flammes terrifiantes ; il se jeta dans le feu et s’en alla bravement tout droit vers la harpie…
Une fois de l’autre côté, il regarda autour de lui et vit que les champs étaient immaculés… Aucune trace n’était restée de la rivière enflammée… Et l’ogresse elle-même avait disparu en même temps que le feu. La harpie avait fui, effrayée par Bogdan qui, vif comme le tonnerre, avait frappé de son bâton pour éteindre le feu…
Seul de nouveau, Bogdan s’assit un petit instant pour chasser la fatigue en pensant à ceux qu’il aimait tant et qu’il avait laissés là-bas, dans le village. Et pour ne pas laisser la tristesse l’accabler, il reprit son bâton et continua sa route.
Et les journées passaient… Derrière lui demeuraient les rivières rapides, les rochers, les champs et les montagnes qui étaient là de toute éternité…
Mais voilà qu’une nuit, au bout d’un sentier que les hautes fleurs cachaient, Bogdan vit devant lui, sous le ciel bleu, pur et sans nuages, sur un sommet là-haut, le palais de cristal des Fées merveilleuses, brillant, aveuglant, orné de pierreries qui couvraient les fenêtres, avec des portes sculptées en ambre précieuse… Sur le seuil de la porte, la Fée drapée d’argent le regardait et lui dit, d’une voix cristalline comme le murmure d’une source :
« – Bogdan, tu es venu me demander mon conseil… Si tu veux chasser l’ogre et l’ogresse du village, prends le chemin menant au rocher qui domine le sentier caché par les fleurs ; une fois arrivé au bout, frappe six fois. Là-bas, sous la terre, habite le Grand Forgeron ; tu dois travailler chez lui deux ans de suite. Et puis, quand l’échéance arrivera, tu reviendras me voir et là je te dirai ce que tu devras faire pour sauver le village… »
Sans plus tarder, Bogdan grimpa sur le rocher. Il frappa six fois et la pierre s’ouvrit sur une grotte profonde. Bogdan y pénétra comme dans un rêve…
Au fond pointait un filet de lumière… Bogdan se dirigea vers elle. Plus il s’en approchait, plus il voyait clairement, autour d’un âtre, cinq géants qui tiraient du feu des charbons allumés et les jetaient sur une table, pour les frapper ensuite de leurs massues géantes…
Quand Bogdan s’approcha, le Grand Forgeron l’appela et lui demanda quel bon vent l’avait amené. Bogdan lui raconta son histoire, ce que la Fée lui avait dit ; il lui parla ensuite du village éloigné et de la terrible ogresse acharnée contre les habitants…
Le Forgeron comprit ce que la Fée avait dit et, sans hésitation, il apporta une tenaille et une masse, les posa sur l’enclume, les caressa de sa paume et dit à Bogdan :
« – Apprends, jeune homme, à t’en faire des amis. Apprends à leur parler… Chante d’une même voix qu’elles. La joie que tu auras à les voir t’obéir effacera alors toutes les peines endurées… Avec elles à tes côtés, tu sortiras de l’impasse… »
Bogdan commença alors son travail d’apprenti chez le Grand Forgeron et, étant le plus nouveau et le plus jeune de tous, il s’évertuait à être un bon artisan. Maintes fois la masse lui tomba sur le pied ; maintes fois le feu lui brûla la peau ; maintes fois il se blessa les doigts avec la grosse tenaille et souvent il sentait la fatigue l’écraser. Mais sous ses habits noircis par le travail, il sentait naître en lui un être nouveau, plus hardi…
Les mois passèrent. Plus qu’une semaine et l’échéance que la Fée lui avait donnée arriverait à son terme. Un jour, Bogdan, assis sur un rocher, pensa à sa Daïna…
Mais, tout d’un coup, le silence autour de lui se brisa… Dans un énorme fracas, une porte s’ouvrit dans la roche et, toute enveloppée de rayons de lumière comme dans les voiles d’une mariée, la Fée lui apparut,  une torche à la main, s’approchant de lui à pas tellement légers qu’on l’aurait crue portée par les nuages…
Sous le charme, Bogdan se leva et la Fée, sans mot dire, lui lança sa torche… Bogdan l’attrapa vite et il sentit ses bras parcourus d’un frisson…
Mais la Fée et la torche n’étaient déjà plus là et quand le jeune homme reprit ses esprits, il vit ses mains noircies par le dur travail de la forge, briller comme le soleil…
SES MAINS ETAIENT EN OR !
Désormais Bogdan travailla avec maestria. Il frappait de sa masse la barre informe qu’il tirait du feu, la retournait de sa tenaille, et elle prenait la forme de l’outil imaginé par sa pensée agile, et le fer rouge, brûlant, semblait devenir vivant…
Deux années passèrent… Bogdan travaillait toujours se souvenant du village qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Il parlait à l’enclume, à la tenaille, au fer, qui l’entendaient gémir, pendant qu’il pensait à la vie dure de ceux qu’il avait laissés, sans rien à manger… Il parlait aux outils des terres devenues arides à cause des ogres, du bétail mort de faim, des bœufs tellement maigres qu’ils ne pouvaient plus tirer la charrue pour labourer la terre devenue sèche, des hommes portant la mort au fond du cœur, du joug qui les brisait…
« Si seulement j’avais une bête puissante et forte comme toi, Fer, comme toi… », murmurait-il.
« UN CHEVAL EN FER, C’EST CELA QU’IL FAUDRAIT ! »
Bogdan alla voir le Grand Forgeron…
« – Maître, je veux te demander une faveur… Garde-moi chez toi le temps de construire un cheval en fer… Et je pourrais alors l’amener au village et il pourrait, lui, labourer la terre que l’ogresse a recouverte de ses chardons… »
Et le Forgeron sourit, ses yeux brillant traversés par un rayon de bonté :
« – Travaille, c’est la Fée qui t’a donné cette pensée… »
Bogdan travaillait bien… Le Forgeron l’aidait toujours de ses conseils et quand le travail était trop difficile, il prenait lui-même volontiers la masse de ses bras forts pour l’aider…
Un autre mois passa… Le cœur de Bogdan tressaillait de joie en voyant comme il était beau, son Noiraud… Il le regardait et se disait qu’il serait bien heureux s’il pouvait aussi lui insuffler  la vie… Ce n’était que comme ça qu’il pourrait…
Dans ses mains, il tenait le bâton que la Vieille lui avait donné et comptait les entailles faites dessus ; elles étaient pour lui son calendrier. Il le retournait dans ses paumes ou s’appuyait dessus… Mais il le fit tomber ; alors le bâton tourna sur lui-même et commença à s’enfoncer dans le rocher ; Bogdan voulut l’attraper vite mais il lui échappa. Le bâton s’enfonça dans la pierre et un fil d’eau claire jaillit du trou dans la paroi… Bogdan bondit car l’eau qui avait jailli avait atteint le cheval, alors Noiraud prit vie et hennit fièrement.
« – Maître, écoute, le cheval… a pris vie…!
– Tu pourras maintenant retourner chez toi… et moi, de mon côté, je vais t’offrir ce glaive. Il a des forces magiques et quand on lui dit de tailler, il se bat sans arrêt… Prends donc la route Bogdan, et souviens-toi que ce n’est qu’en travaillant, avec diligence, effort et patience, que tu appris chez moi un nouvel art… »
Bogdan sortit de la grotte. Noiraud, sellé, joyeux comme un matin d’été, grattait la terre humide et la reniflait.
Bogdan enfourcha son cheval, serra la lanière du glaive et partit…
Noiraud fit un saut et s’envola par-dessus les forêts. Bogdan voyait de haut des ours, des lynx, des loups, des renards et des lapins se cacher apeurés sous l’ombre des feuilles…
Noiraud fit un autre saut. Il laissa derrière lui les montagnes hautes et sans végétation, les abîmes et les clairières…
Hé…!
Le soleil majestueux avait à peine bougé dans le ciel, que Bogdan était déjà arrivé dans son pauvre village…
En l’apercevant, les enfants accoururent tous pour voir la merveille arriver chez eux… Bogdan, qui ne voulait pas perdre son temps, alla directement chez le Vieil André et sortit du hangar la charrue faite d’une seule pièce de bois…
Il vit aussi sa Daïna en train de tisser… et son désir de vaincre l’ogresse devint mille fois plus fort.
Il commença alors à labourer la terre au bord du village, à tracer des sillons profonds dans les champs… Noiraud tirait vaillamment la charrue et, en hennissant, commença à creuser les sillons…
Tout d’un coup, à l’ouest, on vit s’élever l’ogresse dans un nuage sombre ; pour défendre son bien, elle se dressa dans un élan terrible et fort comme un orage…
Bogdan la vit venir et se tourna vers ceux qui, derrière lui, arrachaient les chardons :
« – Regardez-la venir, se ruer sur nous comme un orage… Ah ! Quel malheur !… Qu’elle vienne, donc, qu’elle vienne… Qu’elle se batte contre nous… Quand elle m’a guetté là-haut, sur la montagne, j’étais seul contre elle et je n’ai pourtant pas eu peur de l’affronter. Nous sommes maintenant ensemble et que l’horreur vienne de la terre ou du ciel, elle ne nous effraie point… Unis, nous sommes forts et nous avons aussi notre cheval en fer. »
A ce moment là, l’ogresse arriva tout près d’eux, sortit du nuage et pénétra sous la terre…
Bogdan tint plus fort son cheval magique ; celui-ci se raidit davantage en creusant dans la terre un sillon noir et brillant, qui s’allongeait très vite…
Mais ils durent s’arrêter… Noiraud se raidit… En vain… La charrue ne bougeait plus.
L’ogresse qui s’était faufilée sous la terre, s’était agrippée au soc… et le tenait bien fort.
Penché sur la charrue, Bogdan appuya avec vigueur… Noiraud tira plus fort… encore une fois… pour libérer la charrue des griffes de la harpie… Avec un craquement terrible le soc se brisa… On entendit sous terre un éclat de rire comme un éclat de tonnerre :
« – Vas-y, labourrrrrrrre… oui… laboure maintenant… Labourrrre… si tu peux… La terre sera dure comme l’est le rocher, pour que tu ne puisses plus la labourer… Vas-y, laboure… oui… laboure… Rien n’échappera à mes mains desséchées… »
Bogdan, voyant que la pointe en bois était brisée, tira vivement le glaive de son fourreau, le mit à la charrue et cria :
« – Tu verras maintenant si je peux labourer… »
Le merveilleux cheval tirait la charrue… et le glaive taillait la terre… et le sillon se creusait…
Quand Bogdan s’arrêta pour souffler un instant, l’ogresse lâcha prise et fit un signe de la main… On entendit un mugissement… Un bruit comme une grosse cloche résonna fortement dans les airs. Des nuages s’amassèrent et obscurcirent l’horizon ; de partout des ogres apparurent ; ils versaient du feu par leurs narines…
Et voilà qu’une nuit noire venue de la montagne descendait sur les champs… La terre se mit alors à trembler, à vibrer, à bondir… Un rocher s’écroula… Les enfants effrayés couraient désespérés… loin, aussi loin qu’ils pouvaient… pour s’abriter dans la forêt…
L’ogresse voulait se redresser pour échapper à la mort…
Noiraud, dans la nuit noire, tirait la charrue. Avec chaque sillon, avec chaque chardon écrasé, Bogdan arrachait, des griffes de l’ogresse, un morceau de la terre qui, en accueillant les graines, pourrait nourrir les enfants…
L’ogresse maudissait, se raidissant sous les terres, se tordant pour attraper le soc par derrière, lâchement… Mais plus elle se tordait et plus la charrue lui déchiquetait le dos…
L’ogresse geignait,
Le glaive entaillait la terre,
Entaillait sans s’arrêter,
Il retournait la terre …
Quand le soleil commença à se coucher, Bogdan n’avait plus qu’un petit bout de terre en friche à labourer… Il enfonça fort la charrue, Noiraud se raidit… Le hurlement d’un orage déferla sur les vallées…
A ce moment-là, l’ogre, transformé en bûcher, se rua sur les champs… et les terres prirent feu… Et les flammes étendirent leur bras pour envelopper le cheval et le jeune homme. Mais alors que le feu commençait à les brûler tous les deux, Daïna arriva en courant avec le tapis qu’elle venait de finir… Et traversant les flammes qui l’entouraient de partout, poussée par son amour, elle le tendit à Bogdan… Il le prit vivement et en recouvrit l’océan de flammes pour étouffer le feu… Un craquement s’entendit, l’horreur avait prit fin…
Et le feu et les flammes s’évanouirent sur le champ. Le tapis fleuri s’étendit sur les terres et les sillons brûlés fleurirent à nouveau… Et le chant de la vie éclata librement, déferlant sur les sommets épars…

************

Ce fut le plus beau mariage qu’on eut jamais vu dans le village… Les yeux de Bogdan brillaient comme deux étoiles et à côté de lui, les joues resplendissantes, Daïna avait dans son sourire la même lumière que celle des yeux de son aimé…
Il y eut tant de joie à leur mariage, que pendant plus d’une semaine les danses ne s’arrêtèrent pas… Vieux et jeunes dansaient ainsi que grands-pères et petites filles, au son de la musique joyeuse qu’un luth tirait de ses cordes et qu’une cornemuse soufflait par ses tuyaux…
Tous racontaient les exploits de Bogdan. Un an plus tard d’ailleurs, on en parlait toujours… Et neuf, dix ans plus tard, les enfants commencèrent à affronter, dans leurs jeux, de terribles ogresses… Et les vieux couteaux devinrent dans leurs mains de petites charrues pour labourer la terre…
De père en fils, on raconta la légende de Bogdan qui put vaincre les ogres et libéra les terres…
Et tout le monde parlait du cheval merveilleux et du glaive-charrue qui aidèrent le jeune homme en amis.

Et si l’histoire vous a plu,
Elle peut être relue !

Traduction : Ilena Lescaut

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