Récits d’un pèlerin russe (28)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

C’est ainsi que nous parlions avec ce bon monsieur. Soudain, je lui dis : – Je pense, petit père, que vous avez souvent des ennuis avec votre asile. Il y a tant de nos frères qui ne deviennent pèlerins que par nonchalance ou par paresse, et qui polissonnent en route, comme je l’ai vu souvent.
— Non, ceux-là ont été assez rares, répondit le monsieur. Nous n’avons guère vu que de vrais pèlerins. Mais quand ils n’ont pas l’air très sérieux, nous sommes encore plus gentils avec eux et nous les gardons quelque temps à l’hospice.
Au contact de nos pauvres, frères du Christ, ils se corrigent souvent et s’en vont avec un coeur humble et doux. Il n’y a pas longtemps, j’en ai encore eu un exemple.
Un commerçant de notre ville était tombé si bas qu’on le chassait à coups de bâton et que personne ne voulait même lui donner un morceau de pain. Il était ivrogne, violent, querelleur, et, de plus, il volait. C’est ainsi qu’il arriva un jour chez nous, poussé par la faim ; il demanda du pain et de l’eau-de-vie, car il aimait bien boire. Nous le reçûmes gentiment et lui dîmes : – Reste chez nous, tu auras de l’eau-de-vie tant que tu le désires, mais à une condition : après avoir bu, tu iras te coucher et si tu fais le moindre esclandre, non seulement nous te chasserons pour toujours, mais je demanderai au prévôt de te faire enfermer pour vagabondage. Il accepta et resta chez nous. Pendant une semaine ou plus, il but vraiment tout ce qu’il voulut ; mais chaque fois, selon sa promesse et parce qu’il avait peur d’être privé d’alcool, il allait se coucher sur son lit ou s’allonger silencieusement au fond du jardin. Quand il reprenait ses esprits, nos frères de l’asile lui parlaient et l’exhortaient à se retenir au moins un peu. Ainsi, il commença à boire moins et en trois mois il devint tout à fait sobre. Il travaille maintenant quelque part et ne mange plus le pain d’autrui. Il est venu me voir avant-hier.
Quelle sagesse dans cette discipline guidée par la charité ! pensai-je, et je m’écriai :
— Béni soit Dieu, dont la miséricorde agit dans l’enceinte de votre demeure !
Après tous ces propos, nous nous assoupîmes un peu, et entendant la cloche sonner l’office du matin, nous allâmes à l’église où la dame se trouvait déjà avec ses enfants. Nous entendîmes l’office puis la divine liturgie. Nous étions dans le choeur avec le monsieur et son petit garçon, la dame et la petite demoiselle étaient à l’ouverture de l’iconostase pour voir l’élévation des Saints Dons. Mon Dieu, comme ils priaient tous et quelles larmes de joie ils versaient ! Leurs visages étaient tellement illuminés qu’à force de les regarder, je me mis à pleurer !
A la fin de l’office, les maîtres, le prêtre, les serviteurs et tous les mendiants se mirent ensemble à table ; il y avait bien quarante mendiants, des infirmes, des malades et des enfants. Quel silence et quelle paix autour de cette table ! Rassemblant mon audace, je dis doucement au monsieur :
— Dans les monastères, on lit les vies des saints pendant le repas ; vous pourriez en faire autant, puisque vous avez le Ménologe au complet. Le monsieur se tourna vers la dame et dit :
— Vraiment, Marie, il faut instituer cela. Ce sera excellent pour nous tous. C’est moi qui lirai au premier repas, ensuite ce sera toi, puis notre prêtre, et nos frères, chacun à son tour et selon ce qu’il sait.
Le prêtre s’arrêta de manger et dit :
— Écouter, c’est avec plaisir, mais pour lire – serviteur ! Je n’ai pas un instant de libre. A peine ai-je mis les pieds chez moi que je ne sais plus où donner de la tête, rien que des affaires et des soucis ; il faut ceci, il faut cela ; un tas d’enfants ; le bétail à travers champs ; toute la journée se passe à ces bêtises et pas une minute pour lire ou pour s’instruire. Tout ce que j’ai appris au séminaire, il y a longtemps que je l’ai oublié.
A ces mots, je frémis, mais la dame me saisit le bras et me dit :
— Le père parle ainsi par humilité, il se rabaisse toujours lui-même, mais c’est un homme excellent et pieux ; il est veuf depuis vingt ans, il élève tous ses petits-enfants et, de plus, il dit très souvent les offices.
Ces paroles me rappelèrent une sentence de Nicétas Stéthatos dans la Philocalie :
« C’est selon la disposition intérieure de l’âme qu’on apprécie la nature des objets », c’est-à-dire chacun se forme une idée des autres selon ce qu’il est lui-même ; et, plus loin, il dit encore : « Celui qui est parvenu à la prière et à l’amour véritable ne distingue plus les objets, il ne distingue pas le juste du pécheur, mais il aime également tous les hommes et ne les condamne pas, de même que Dieu fait briller le soleil et pleuvoir la pluie sur les bons et sur les méchants ».
Le silence se fit à nouveau ; en face de moi était assis un mendiant de l’asile, complètement aveugle. Le monsieur le faisait manger, lui partageait son poisson, lui tendait la cuiller, et lui versait à boire. Je le regardai avec attention et remarquai que, dans sa bouche toujours entr’ouverte, sa langue remuait continuellement ; je me demandai s’il ne récitait pas la prière et le regardai avec plus de soin. A la fin du repas, une vieille se trouva mal, elle étouffait et poussait des gémissements. Le monsieur et la dame l’emmenèrent dans leur chambre à coucher et l’étendirent sur le lit ; la dame resta pour la soigner, le prêtre alla chercher en tout cas les Saints Dons et le monsieur ordonna d’atteler pour aller au galop chercher un docteur à la ville. Tout le monde se dispersa.

(…)

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