Récits d’un pèlerin russe (27)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Puis nous allâmes souper. Tout le monde était de nouveau à table en même temps que nous, – hommes et femmes. Quel silence recueilli et quel calme pendant le repas ! Après le souper, nous fîmes tous la prière y compris les enfants et on me fit lire l’hymne à Jésus Très-Doux.
Les serviteurs allèrent se reposer et nous restâmes tous trois dans la pièce. Alors, la dame m’apporta une chemise blanche et des bas, – je m’inclinai profondément et dis :
— Petite mère, je ne peux prendre les bas, je n’en ai jamais porté, nous mettons toujours des bandes.
Elle revint bientôt avec une vieille blouse jaune de drap fin qu’elle coupa en bandes. Et le monsieur, ayant déclaré que mes souliers ne valaient plus rien, m’en apporta une paire toute neuve qu’il chaussait par-dessus ses bottes.
— Va dans cette chambre, me dit-il ; il n’y a personne, tu pourras y changer de linge.
J’allai me changer et je revins vers eux. Ils me firent asseoir sur une chaise et se mirent à me chausser, le monsieur m’enroulait les bandes et la dame me mettait les souliers. Au début, je ne voulais pas me laisser faire, mais ils me firent asseoir en disant :
— Assieds-toi et tais-toi, le Christ a lavé les pieds de ses disciples.
Je ne pouvais pas résister et je me mis à pleurer ; – et eux, ils pleuraient aussi.

Alors la dame partit près de ses enfants pour la nuit et, avec le monsieur, nous allâmes au jardin pour nous entretenir un peu dans le pavillon. Nous restâmes longtemps à veiller. Nous étions étendus par terre et nous causions. Soudain, il s’approcha de moi et me dit :
— Réponds-moi en conscience et en vérité, qui es-tu ? Tu dois être de famille noble et tu feins d’être innocent. Tu lis et écris parfaitement, tu penses et tu parles avec correction ; sûrement tu n’as pas reçu l’éducation d’un paysan.
— Je vous ai parlé d’un coeur pur à vous et à votre dame, j’ai raconté mes origines en toute vérité et je n’ai jamais pensé à mentir ni à vous tromper. Et dans quel but ? Ce que je dis ne vient pas de moi, mais de mon sage et défunt starets ou des Pères chez qui je l’ai lu ; et la prière intérieure qui plus que tout illumine mon ignorance, ce n’est pas moi qui l’ai acquise; elle est née dans mon coeur par la miséricorde divine et grâce à l’enseignement du starets. Chacun peut en faire autant; il suffit de se plonger plus silencieusement dans son coeur et d’invoquer un peu plus le nom de Jésus-Christ, aussitôt l’on découvre la lumière intérieure, tout devient clair, et dans cette clarté apparaissent certains mystères du Royaume de Dieu. Et c’est déjà un grand mystère lorsque l’homme découvre cette capacité de rentrer en soi, de se connaître vraiment et de pleurer doucement sur sa chute et sur sa volonté pervertie. Il n’est pas très difficile de penser sainement et de parler avec les gens, c’est une chose possible car l’esprit et le coeur existaient avant la science et la sagesse humaines. On peut toujours cultiver l’esprit par la science ou par l’expérience; mais là où il n’y a pas d’intelligence, aucune éducation n’y fera rien. Ce qu’il y a, c’est que nous sommes loin de nous-même et que nous ne souhaitons guère nous en rapprocher, nous fuyons toujours pour ne pas nous trouver en face de nous-mêmes, nous préférons des bagatelles à la vérité et nous pensons : j’aimerais bien avoir une vie spirituelle, m’occuper à la prière, mais je n’en ai pas le temps, les affaires et les soucis m’empêchent de m’y livrer vraiment.
Mais qu’est-ce qui est plus important et plus nécessaire – la vie éternelle de l’âme sanctifiée, ou la vie passagère du corps pour lequel nous nous donnons tant de mal ? C’est ainsi que les gens parviennent soit à la sagesse, soit à la bêtise.
— Pardonne-moi, mon cher frère, je n’ai pas parlé par simple curiosité, mais par bienveillance et par sentiment chrétien, et, de plus, parce qu’il y a deux ans j’ai rencontré un cas tout à fait curieux.
Un jour, arriva chez nous un vieux mendiant tout affaibli ; il avait le passeport d’un soldat libéré et était si pauvre qu’il allait presque nu ; il parlait peu et tout à fait comme un paysan. Nous le reçûmes à l’asile ; au bout de cinq jours, il tomba malade, on le transporta dans le pavillon et ma femme et moi nous occupâmes entièrement de lui. Lorsqu’il fut évident qu’il allait mourir, notre prêtre le confessa, lui donna la communion et les derniers sacrements. La veille de sa mort, il se leva, me demanda du papier et une plume, et insista pour que la porte restât fermée et que personne n’entrât pendant qu’il écrivait son testament, que je devais faire parvenir à son fils, à Pétersbourg. Je fus stupéfait quand je vis qu’il écrivait à la perfection et que ses phrases étaient parfaitement correctes, élégantes et pleines de tendresse. Je te montrerai demain ce testament, j’en ai gardé une copie. Tout cela m’étonna beaucoup et, pressé par la curiosité, je lui demandai de me raconter son origine et son existence. Il me fit jurer de n’en rien dire à personne avant sa mort et pour la gloire de Dieu il me fit le récit suivant :
— J’étais prince et très riche ; je menais la vie la plus dissipée, la plus brillante, la plus luxueuse qui soit. Ma femme était morte et je vivais avec mon fils qui était capitaine de la Garde. Un soir, en me préparant pour aller à un grand bal, j’entrai en colère contre mon valet de chambre ; dans mon impatience, je le frappai à la tête et ordonnai qu’on le renvoyât au village. Cela se passait le soir, et, le lendemain matin, le domestique mourut d’une inflammation du cerveau. Mais on n’y attacha guère d’importance et, tout en regrettant ma violence, j’oubliai complètement l’affaire. Au bout de six semaines, le valet de chambre commença à m’apparaître en songe; chaque nuit, il venait m’importuner et me faire des reproches en répétant sans cesse : Homme sans conscience, tu m’as assassiné ! Puis, je le vis aussi pendant que j’étais éveillé. L’apparition devint de plus en plus fréquente et, à la fin, il était presque tout le temps là. Enfin, en même temps que lui, je me mis à voir d’autres morts, des hommes que j’avais grossièrement offensés, des femmes que j’avais séduites. Tous m’adressaient des reproches et ne me laissaient plus de repos, si bien que je ne pouvais plus dormir ni manger, ni faire quoi que ce soit ; j’étais à bout de forces et la peau me collait aux os. Les efforts des meilleurs médecins n’obtenaient aucun résultat. Je partis me soigner à l’étranger, mais, après six mois de cure, non seulement il n’y avait aucune amélioration, mais les terribles apparitions ne cessaient d’augmenter On me ramena plus mort que vif ; mon âme, avant d’être séparée du corps, a connu là pleinement les tortures de l’enfer ; dès lors j’ai cru à l’enfer et j’ai connu ce qu’il est.
Au milieu de ces tourments, je compris enfin mon infamie, je me repentis, me confessai, affranchis tous mes serviteurs et fis le voeu de passer le reste de ma vie dans les plus durs travaux et de me cacher sous l’habit d’un mendiant afin d’être le plus humble serviteur des gens de la plus basse condition. A peine avais-je pris fermement cette décision que les apparitions cessèrent. Ma réconciliation avec Dieu me donnait une telle joie, un tel sentiment de réconfort, que je ne puis l’exprimer vraiment. J’ai compris alors aussi par l’expérience ce qu’est le paradis et comment le royaume de Dieu se déploie à l’intérieur de nos coeurs. Bientôt, je fus complètement guéri, je mis mon projet à exécution et, muni du passeport d’un ancien soldat, je quittai en secret le lieu de ma naissance. Il y a quinze ans maintenant que j’erre à travers la Sibérie. Parfois, je me suis loué chez les paysans pour des travaux selon mes forces, parfois j’ai mendié au nom du Christ. Ah ! au milieu de ces privations, quel bonheur j’ai goûté ! Quelle béatitude, quelle paix de la conscience ! Seul peut le comprendre celui que la miséricorde divine a tiré d’un enfer de douleur pour le transporter au paradis de Dieu. Là-dessus, il me remit son testament pour l’expédier à son fils et le lendemain il mourut.
— Tenez, j’en ai là une copie dans la Bible qui se trouve dans mon sac. Si vous voulez le lire, je vous le montrerai. Le voici !
Je dépliai le papier et je lus :
« Au nom de Dieu glorifié dans la Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit.
» Mon très cher fils !
Voilà quinze ans que tu n’as vu ton père, mais, dans son obscurité, il recevait parfois de tes nouvelles et nourrissait pour toi un amour paternel. C’est cet amour qui le pousse à t’envoyer ces dernières paroles pour qu’elles te servent de leçon dans l’existence.
Tu sais combien j’ai souffert pour racheter ma vie coupable et légère ; mais tu ne sais pas le bonheur que m’ont apporté, pendant ma vie obscure et errante, les fruits du repentir.
Je meurs en paix chez mon bienfaiteur qui est aussi le tien, car les bienfaits répandus sur le père doivent atteindre le fils affectueux. Exprime-lui ma reconnaissance par tous les moyens en ton pouvoir.
En te laissant ma bénédiction paternelle, je t’exhorte à te souvenir de Dieu et à obéir à ta conscience : sois bon, prudent et raisonnable ; traite avec bienveillance tous tes subordonnés, ne méprise pas les mendiants ou les pèlerins, te souvenant que seuls le dénuement et la vie errante ont permis à ton père de trouver le repos de son âme.
En priant Dieu qu’il t’accorde Sa grâce, je ferme les yeux tranquillement, dans l’espérance de la vie éternelle par la miséricorde du Rédempteur des hommes, Jésus-Christ. »

(…)

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