Le Maître Manole

Vasile Alecsandri

Le Maître Manole

I
L’Arges en suivant,
Sur la rive descend
Le Prince-Noir passe.
Dix hommes suivent ses traces,
Neuf maîtres maçons
Et grands compagnons,
Manole dixième
Qui les dépasse même.
Ils sont tous en quête
D’une place qui se prête
Pour un monastère
Endroit de prières.
Un pâtre marchait
Qui les regardait
Jouant du pipeau
Chant de doïna beau.
Si tôt qu’il le vit,
Le seigneur lui dit :
“Gentil pastoureau
Qui joues du pipeau,
L’Arges remontant
Ton troupeau devant,
L’Arges descendant
Tes moutons devant,
Ne vis-tu jamais
Où tu as passé
Mur abandonné
Et inachevé,
Charpente dressée
Et des noisetiers?”
“- Sire, j’ai observé
Où je suis passé
Mur abandonné
Et inachevé
Les chiens qu’il voit
Tristement l’aboient
L’attaquent bien fort
Et hurlent à la mort.”


Quand le prince l’entend
Se remplit de joie
Sa route la reprend
Vers le mur s’en va,
Lui, et neuf maçons
Maîtres et compagnons,
Manole dixième
Qui les dépasse même.
“-Le mur, le voici!
Cette place je choisis,
Pour le monastère,
L’endroit de prière.
Allez, grands maçons,
Maîtres et compagnons,
Tous vous dépêchez
L’oeuvre commencez,
Que vous leviez
Et vous bâtissiez
Un haut monastère
Qui n’ait pas de paire.
Argent vous aurez,
Nobles vous serez,
Où, le pire aurez,
Martyrs vous serez
Vivants enterrés
Dans le mur, au pied”.
II
Tous se dépêchaient,
Les cordes tendaient,
L’endroit mesuraient,
Des fosses creusaient,
Sans cesse travaillaient,
Le mur élevaient,
Mais ce qu’ils œuvraient,
La nuit s’écroulait.
Le deuxième jour,
Le troisième jour,
Le quatrième jour,
De même se passa.
Le prince s’étonna
Puis il les gronda
Les sourcils froncèrent
Et les menaça
De les enterrer
Dans le mur, au pied.
Tous le grands maçons
Maîtres et compagnons
Tremblaient en œuvrant
Œuvraient en tremblant
Jours d’été sans ombre,
Jusqu’à la nuit sombre.
Manole restait,
Guère ne travaillait.
Puis il se couchait,
Un rêve il faisait.
Quand il s’éveillait
Ainsi il parlait:
„- Vous, neuf grands maçons
Maîtres et compagnons
Quel rêve j’ai fait
Lorsque je dormais!
Une voix basse d’en haut
Dit que nos travaux,
Tout ce qu’on fera,
La nuit croulera
Si nous tortillons,
Si nous n’emmurons
L’épouse qui s’amène,
La sœur qui amène,
Apportant demain
Au petit matin
Au mari, au frère
La pitance première.
Lors, si vous voulez
Que soit érigé
Le saint monastère
Endroit de prière,
Nous tous assemblés
Nous tous engagés
Ici, en secret
Nous devons jurer
Qu’épouse qui s’amène,
Que sœur qui s’amène,
La première demain,
Au petit matin
Soit sacrifiée.
Et soit emmurée.”
III
L’aube arriva,
Manea se leva
Et il se hissa
Sur des branches branlantes
Puis sur la charpente.
Le champ il scrutait
La route observait.
Ah ! Qu’est-ce qu’il voyait ?
Qui est-ce qui venait ?
Anne, sa femme c’était,
Fleur de champs venait.
Elle se rapprochait
Et lui apportait
Pour casser la croûte
Et pour boire la goutte
Lui quand il la vit,
Son cœur se rompit,
A genoux tomba,
En pleurant cria :
“- Bon Dieu, je demande
Une pluie écumante.
Que des ruisseaux coulent
Les eaux montent en houle
Montent et ruissellent
Et arrêtent ma belle,
L’arrêtent et la poussent
Chemin qu’elle rebrousse.”
Dieux s’apitoya
Et il l’écouta,
Les nuages rassemblèrent,
Le ciel se voila
Et la pluie partit,
Une pluie sans merci,
Qui fit des ruisseaux
Et coula a flots.
Elle eut beau tombé,
Sa belle n’arrêtait,
Toujours avançait
Et se rapprochait,
Manèa la voyait
Et son cœur pleurait,
Encore se signait,
Le Bon Dieu priait :
“- Fait que souffle un vent
Sur la terre, bien grand,
Les sapins cassant,
Les arbres ployant,
Les monts renversant,
Ma belle l’emmenant,
La faire retourner
Jusqu’à la vallée.”
Dieux s’apitoya
Et il l’écouta.
Fit souffler un vent
Sur la terre bien grand
Les sapins cassant,
Les arbres ployant,
Les monts renversant,
Mais la belle Anna
Guère ne retourna.
Sans cesse elle marchait,
Marchait et butait
Toujours s’approchait.
Pauvre d’elle c’était
Car elle arrivait.
IV
Et les compagnons
Maîtres et maçons
Se réjouissaient
Dès qu’ils la voyaient.
Manèa enrageait,
Sa belle embrassait
Puis il l’emportait
Et le mur gagnait,
Dessus la posait,
En riant disait :
“- Laissez-moi travailler,
Belle, sans t’effrayer.
C’est pour s’amuser
Qu’on feint t’emmurer”
Anna le croyait
Et elle s’amusait.
Manèa soupirait,
Sans cesse travaillait,
Le mur bâtissait,
Son rêve poursuivait.
Le mur grandissait
Et il l’entourait
Les chevilles petites,
Les cuisses petites.
Pauvre d’elle c’était,
Guère elle ne riait,
Sans cesse elle répétait:
“- Manole, Manole,
Toi, Maître Manole!
Finis de blaguer,
Aimé, c’est assez!
Manole, Manole,
Toi, Maître Manole!
M’étreint la muraille,
Mon corps le tenaille.”
Manea se taisait
Et il bâtissait.
Le mur grandissait
Et lui en serrait
Les chevilles petites,
Les cuisses petites,
Les côtes petites,
La gorge petite,
Elle se lamentait
Sans cesser elle disait :
“-Manole, Manole,
M’étreint la muraille,
L’enfant le tenaille”
Manole rageait,
Toujours travaillait,
Le mur grandissait
Et il couvrait
Les côtes petites,
La gorge petite,
Les lèvres petites,
Les yeux recouvraient.
Pauvre d’elle c’était,
Tout disparaissait,
Mais on l’entendait
Du mur, qui criait :
“-Manole, Manole,
Toi, Maître Manole!
La muraille m’étreint
Et ma vie s’éteint.”
V
L’Arges en suivant,
Sur la rive descend
Le Prince-Noir pour faire
Là-bas une prière,
Dans le monastère
Cette bâtisse altière,
Cette abbaye haute,
Comme il n’en fut d’autre.
Le Prince regardait,
Joyeux il était,
Ainsi il parlait :
“- Vous, maîtres maçons,
Dix grands compagnons,
Dites la vérité,
Du cœur avouez
Si vous pourriez
Par votre métier
Faire pour la prière
D’autre monastère
D’une beauté plus grande,
Plus resplendissante !”
Les dix compagnons
Maîtres et maçons,
Tout en haut du toit,
Sur les restes de bois,
Se réjouissaient
Et puis répondaient:
“- Comme nous, grands maçons,
Maîtres et compagnons,
Cette terre n’a vu
Et nul n’a connu,
Nous pouvons, sachez,
Encore élever
D’autre monastère
Fait pour la prière
D’une beauté plus grande
Plus resplendissante.”
Le Prince écoutait,
Et réfléchissait,
Puis il commandait
La charpente qu’on casse,
L’échelle qu’on défasse,
Et les dix maçons,
Maîtres et compagnons,
Qu’on les abandonne,
Pour pourrir, ordonne
Au milieu du toit,
Sur les restes de bois.
Les Maîtres pensaient
Et ils taillaient
Dans du bois léger
Des ailes pour voler,
Puis les étendaient
Et du haut sautaient,
A terre ils tombaient.
Où ils arrivaient
Leurs corps se fendaient.
Le pauvre Manole,
Le Maître Manole,
Quand il s’apprêtait
Aussi a sauter
Entendit une voix
Qui du mur d’en bas
Montait étouffée,
Une voix bien aimée
Qui se lamentait,
Sans répit disait :
“-Manole, Manole,
Toi, Maître Manole!
M’étreint la muraille
L’enfant le tenaille
Et pleurent mes seins
Et ma vie s’éteint.”
Quand il l’entendait
Manea se troublait,
Ses yeux se voilaient,
Le monde pivotait,
Les nuages tournoyaient.
Du milieu du toit
Lui il se plongeait,
Et raide mort il tombait!
Et où il tombait
Qu’est-ce qui se faisait?
Un puits se creusait,
Qui peu d’eau avait,
Un peu d’eau salée,
De larmes arrosée.

(Traduction : Veturia Drăgănescu-Vericeanu)

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