Jouvenceau, jouvencelle (8)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Aussitôt les vaisseaux équipés, on les chargea des marchandises. La jouvencelle entra dans le plus beau, avec Rayon-de-soleil, et ils mirent à la voile.
Ni vents ni vagues ne purent les arrêter, et après un voyage de sept semaines aux marécages de la mer, ils abordèrent à une île au beau rivage.
Cependant, au sortir du navire, la fille de l’empereur prit une paire de babouches filigranées d’or et ornées de pierres précieuses; et se promenant par-ci par-là avec Rayon-de-soleil, elle aperçut des palais-tournesol, des palais qui, pivotant sur eux-mêmes, regardaient toujours le soleil. Et elle prit de ce côté.
Trois eunuques du génie, gardiens d’Iliane, vinrent à sa rencontre, attirés par la beauté des babouches, dont leurs yeux ne pouvaient se détacher; et la jouvencelle, interrogée, se dit un marchand qui avait perdu sa route aux marécages de la mer. .
Les eunuques, s’en retournant, racontèrent à leur maîtresse ce qu’ils avaient vu; mais déjà Iliane avait aperçu de sa fenêtre le gracieux marchand et tout comme les fils d’empereur compagnons de la fille déguisée, à peine l’eut-elle vu, que son cœur tressauta sans savoir pourquoi.
Et elle était ravie d’aise surtout que le génie ne fût pas là, heureuse d’échapper pour un instant à son odieuse poursuite d’amour, — car il était loin : elle l’avait envoyé quérir son haras de juments.
Après avoir écouté le récit des eunuques, elle s’en fut aussitôt chez le gentil marchand qui vendait à la porte, pour voir, elle aussi, les babouches merveilleuses; mais le jouvenceau lui dit qu’il avait dans ses navires des ajustements encore plus précieux et plus mignons.
Il la vainquit par ses prières, le marchand aux belles promesses; car elle désira aller voir ce qui en était.
Elle monta sur le navire, et tandis qu’elle maniait les parures enchantées, ses yeux sur les yeux du marchand, elle ne voyait pas le rivage fuir, la mer étendre ses marécages de tous côtés, si loin, si loin, qu’il n’y eut bientôt plus à l’horizon apparence d’île et de rivage.
Et comme si le jouvenceau au beau visage avait séduit Dieu lui-même, un bon vent souffla, les navires filèrent comme des mouettes, et, levant les yeux par hasard, la belle aux cheveux d’or se trouva au milieu de la mer; mais elle n’en eut pas de souci : les yeux du marchand étaient encore plus bleus que la mer.
Cependant Iliane, parce qu’elle était femme, feignit de se lamenter et de maudire le marchand de ce qu’il l’avait trompée. Mais elle l’en remerciait au fond du cœur; car tandis que sa bouche blâmait, son cœur louait Dieu et bénissait celui qui la délivrait de sa captivité.

(…)

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