Récits d’un pèlerin russe (26)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Nous commencions à peine à lire, que le monsieur arriva. Nous nous embrassâmes chrétiennement comme des frères, et il m’emmena dans sa chambre en disant :
— Viens, mon frère, dans mon bureau, bénis ma cellule. Je pense qu’elle t’a ennuyé (il désignait sa femme).
Dès qu’elle trouve un pèlerin ou un malade, elle est si heureuse qu’elle ne le quitte plus ni nuit ni jour; c’est un vieil usage dans sa famille.
Nous entrâmes dans son bureau. Quelle quantité de livres ! des icônes magnifiques et une croix de grandeur naturelle devant laquelle était posé un Évangile ! Je me signai et dis :
— Vous avez chez vous, petit père, le paradis de Dieu. Voilà le Seigneur Jésus-Christ, Sa Mère très-pure et Ses saints serviteurs; et voici leurs paroles et leurs enseignements vivants et immortels; je pense que vous devez souvent prendre plaisir à vous entretenir avec eux.
— Eh oui, dit le monsieur, j’aime bien lire.
— Quel genre de livres avez-vous ? demandai-je.
— J’ai beaucoup de livres spirituels : voici le Ménologe, les oeuvres de Jean Chrysostome, de Basile le Grand, beaucoup d’ouvrages philosophiques ou théologiques et de nombreux sermons de prédicateurs contemporains. Cette bibliothèque m’a coûté cinq mille roubles.
— N’auriez-vous pas un ouvrage sur la prière ? demandai-je.
— J’aime beaucoup les livres sur la prière. Voici un opuscule tout récent, oeuvre d’un prêtre de Pétersbourg. Le monsieur sortit un commentaire sur le Notre-Père et nous commençâmes à le lire. Bientôt arriva la dame, elle venait avec le thé et les enfants portaient une corbeille en argent pleine d’une sorte de pâtisserie, telle que je n’en avais jamais mangé. Le monsieur me prit le livre, le donna à la dame et dit :
— Elle va nous lire, elle lit très bien et pendant ce temps nous nous réconforterons.
La dame se mit à lire. Tout en écoutant, je sentais la prière qui montait dans mon coeur; plus elle lisait et plus la prière se développait et me réjouissait. Soudain, je vis une forme passer rapidement dans l’air, comme si c’était mon défunt starets. Je fis un mouvement, mais, pour le cacher, je dis : – Pardonnez, je m’étais assoupi. A ce moment, j’eus l’impression que l’esprit du starets pénétrait mon esprit et l’illuminait, je sentis en moi comme une grande clarté et de nombreuses idées sur la prière. Comme je me signais et m’efforçais de chasser ces idées, la dame acheva sa lecture et le monsieur me demanda si cela m’avait plu. La conversation s’engagea là-dessus.
— Cela me plaît beaucoup, dis-je ; d’ailleurs le Notre-Père est plus haut et plus précieux que toutes les prières écrites que nous ayons; car c’est le Seigneur Jésus-Christ lui-même qui nous l’a enseigné. Le commentaire que vous en avez lu est très bon, mais il est entièrement tourné vers la vie active du chrétien, tandis que j’ai lu chez les Pères une explication qui est surtout mystique et orientée vers la contemplation.
— Dans quels Pères as-tu trouvé cela ?
— Eh bien, chez Maxime le Confesseur par exemple, et dans la Philocalie chez Pierre Damascène.
— Est-ce que tu t’en souviens ? Répète-le-nous si tu peux.
— Certainement. Début de la prière : Notre Père qui êtes aux cieux; dans le livre que vous avez lu, on déclare que ces paroles signifient qu’il faut aimer fraternellement notre prochain, car nous sommes tous fils d’un même Père. C’est très juste, mais les Pères y ajoutent un commentaire plus spirituel – ils disent qu’en prononçant ces mots, il faut élever son esprit vers le Père céleste, et se rappeler l’obligation d’être à chaque instant en présence de Dieu. Les paroles : Que votre nom soit sanctifié s’expliquent dans ce livre par le soin qu’il faut mettre à ne pas invoquer en vain le nom du Seigneur; mais les commentateurs mystiques y voient la demande de la prière intérieure du coeur, c’est-à-dire, pour que le nom de Dieu soit sanctifié, il faut qu’il soit gravé à l’intérieur du coeur et que par la prière perpétuelle il sanctifie et illumine tous les sentiments, toutes les forces de l’âme. Les paroles Que votre Règne arrive sont expliquées ainsi par les Pères : Que viennent dans nos coeurs la paix intérieure, le repos et la joie spirituelle. Dans le livre, on explique que les paroles : Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien, concernent les besoins de notre vie corporelle, et ce qui est nécessaire pour venir en aide au prochain. Mais Maxime le Confesseur entend par pain quotidien le pain céleste qui nourrit l’âme, c’est-à-dire la Parole de Dieu, et l’union de l’âme avec Dieu par la contemplation et la prière perpétuelle à l’intérieur du coeur.
— Ah ! la prière intérieure est une oeuvre difficile, elle est presque impossible à ceux qui vivent dans le monde, s’écria le monsieur; il nous faut toute l’aide du Seigneur pour accomplir sans paresse la prière ordinaire.
— Ne parlez pas ainsi, petit père. Si c’était une tâche au delà des forces humaines, Dieu ne l’aurait pas commandée à tous. Sa force s’accomplit dans la faiblesse et les Pères nous offrent des moyens qui facilitent la voie vers la prière intérieure.
— Je n’ai jamais rien lu de précis à ce sujet, dit le monsieur.
— Si vous voulez, je vous lirai des extraits de la Philocalie.
Je pris ma Philocalie, cherchai un passage de Pierre Damascène dans la troisième partie, à la page 48, et lus ce qui suit :
« Il faut s’entraîner à invoquer le nom du Seigneur, plus qu’à la respiration, en tout temps, en tout lieu et en toute occasion. L’Apôtre dit : Priez sans cesse; il enseigne par là qu’il faut se souvenir de Dieu en tout temps, en tout lieu et en toutes choses. Si tu fabriques quelque chose, tu dois penser au Créateur de tout ce qui existe; si tu vois la lumière, souviens-toi de Celui qui te l’a donnée; si tu considères le ciel, la terre, la mer et tout ce qu’ils contiennent, admire, et glorifie Celui qui les a créés; si tu te couvres d’un vêtement, pense à Celui de qui tu le tiens et remercie-Le, Lui qui pourvoit à ton existence. Bref, que tout mouvement te soit motif à célébrer le Seigneur, ainsi tu prieras sans cesse et ton âme sera toujours dans la joie.»
Voyez comme ce procédé est simple, facile et accessible à tous ceux qui ont le moindre sentiment humain.
Ce texte leur plut beaucoup. Le monsieur m’embrassa avec enthousiasme, me remercia, regarda ma Philocalie et dit :
— Il faut que j’achète ce livre; je le commanderai à Pétersbourg; mais, pour mieux m’en souvenir, je vais copier tout de suite ce passage que tu as lu, – dicte-moi.
Et il le transcrivit aussitôt d’une belle écriture rapide.
Puis il s’écria :
— Mon Dieu ! Mais justement j’ai une icône de saint Damascène (c’était probablement saint Jean Damascène).
Il ouvrit le cadre et fixa sous l’icône le papier qu’il venait d’écrire, en disant :
— La parole vivante d’un serviteur de Dieu placée sous son image m’incitera souvent à mettre en pratique ce conseil salutaire.

(…)

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