Récits d’un pèlerin russe (25)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Une famille orthodoxe.

Lorsque je traversais le gouvernement de Tobolsk, je passai un jour par une petite ville. Je n’avais presque plus de pain, aussi j’entrai dans une maison pour en demander.
Le maître de maison me dit :
— Tu tombes au bon moment, ma femme vient de retirer le pain du four, prends cette miche chaude et prie Dieu pour nous. – Tout en le remerciant, j’introduisais le pain dans mon sac ; la maîtresse me vit et dit :
— Quel pauvre sac tu as là, il est tout déchiré, je vais t’en donner un autre ! – et elle me donna un bon sac solide. Je les remerciai du fond du coeur et je partis. A la sortie de la ville, je demandai un peu de sel dans une boutique et le marchand m’en donna tout un sac. J’en fus heureux et je remerciai Dieu qui m’avait fait m’adresser à des gens si bons.
— Me voilà tranquille pour une semaine, me disais-je. Je pourrai dormir sans souci. Mon âme, bénis le Seigneur !
J’avais fait cinq verstes depuis la ville quand j’aperçus un bourg médiocre avec une médiocre église en bois, mais bien peinte à l’extérieur et joliment décorée. La route passait tout près et j’eus envie de m’incliner devant le temple de Dieu. Je montai sur le perron et fis une prière. Dans une prairie le long de l’église, il y avait deux petits enfants qui jouaient ; ils pouvaient avoir cinq ou six ans.
Je me dis que malgré leur air soigné, ils devaient être les enfants du prêtre. Ma prière terminée, je m’en allai. Je n’avais pas fait dix pas que j’entendis crier derrière moi :
— Gentil mendiant ! gentil mendiant ! Attends !
C’étaient les enfants qui criaient et couraient vers moi – un petit garçon et une fillette ; je m’arrêtai et, accourant, ils me prirent par la main.
— Allons chez maman, elle aime les mendiants.
— Je ne suis pas un mendiant, mais un passant.
— Et qu’est-ce que c’est que ce sac ?
— C’est mon pain pour la route.
— Ça ne fait rien, viens avec nous, maman te donnera de l’argent pour la route.
— Et où est donc votre maman ? demandai-je.
— Là-bas, derrière l’église, au delà des arbres.
Ils me firent entrer dans un merveilleux jardin, au milieu duquel je vis une grande maison de maîtres ; nous entrâmes dans le vestibule. Que tout était propre et bien rangé ! Soudain, la dame accourut vers nous.
— Que je suis heureuse ! D’où Dieu t’envoie-t-il vers nous ? Assieds-toi, assieds-toi, mon cher !
Elle m’enleva elle-même mon sac, le posa sur une table et me fit asseoir sur une chaise extrêmement douce.
— Veux-tu manger ? prendre du thé ? N’as-tu besoin de rien ?
— Je vous remercie bien humblement, répondis-je, j’ai de quoi manger dans mon sac et le thé, je peux en boire, mais je suis un paysan et je n’en ai pas l’habitude ; votre amabilité et votre gentillesse me sont plus précieuses qu’un repas ; je prierai Dieu qu’il vous bénisse pour cette hospitalité évangélique.
En disant ces mots, je sentais un fort désir de rentrer en moi-même. La prière bouillonnait dans mon coeur et j’avais besoin de calme et de silence pour laisser cette flamme monter librement et pour cacher un peu les signes extérieurs de la prière, larmes, soupirs, mouvements du visage ou des lèvres.
Aussi je me levai et dis :
— Je vous demande pardon, mais je dois m’en aller. Que le Seigneur Jésus-Christ soit avec vous et vos gentils petits enfants.
— Ah ! non ! Que Dieu te garde de t’en aller, je ne te laisserai pas partir. Mon mari doit rentrer ce soir de la ville, il est juge au tribunal du district. Il sera si heureux de te voir ! Il considère chaque pèlerin comme un envoyé de Dieu. De plus, c’est demain dimanche, tu prieras avec nous à l’office, et ce que Dieu nous enverra, nous le mangerons ensemble. Chez nous, pour les fêtes, nous recevons toujours au moins trente pauvres mendiants, frères du Christ. Et tu ne m’as encore rien dit sur toi, ni d’où tu viens, ni où tu vas ! Raconte-moi cela, j’aime entendre parler ceux qui vénèrent le Seigneur. Petits enfants ! portez le sac du pèlerin dans la chambre aux images, c’est là qu’il passera la nuit.
A ces mots, je m’étonnai et je me dis : – Est-ce un être humain, ou une apparition ?
Ainsi, je restai pour attendre le monsieur. Je racontai rapidement mon voyage et je dis que j’allais à Irkoutsk.
— Eh bien ! dit la dame, tu dois donc passer par Tobolsk, ma mère y demeure dans un couvent, elle y est recluse ; nous te donnerons une lettre et elle te recevra. On vient souvent lui demander des conseils spirituels ; d’ailleurs, tu pourras lui porter aussi un livre de Jean Climaque, que nous avons commandé pour elle à Moscou. Comme tout cela s’arrange bien !
Enfin, l’heure de manger arriva et nous nous mîmes à table. Il vint encore quatre dames qui s’assirent avec nous. Après le premier plat, l’une d’entre elles se leva, s’inclina devant l’image, puis devant nous, et alla chercher la suite ; pour le troisième plat, une autre se leva de la même façon. Voyant cela, je m’adressai à la maîtresse :
— Puis-je demander si ces dames sont de votre famille ?
— Oui, ce sont mes soeurs, la cuisinière, la femme du cocher, la femme de charge et ma femme de chambre ; elles sont toutes mariées, il n’y a pas une jeune fille dans toute la maison.
Voyant et entendant cela, je fus encore plus étonné et remerciai le Seigneur qui m’avait conduit chez des gens si pieux. Je sentais la prière monter avec force dans mon coeur ; aussi, pour trouver la solitude, je me levai et dis à la dame :
— Vous devez vous reposer après le déjeuner, mais moi j’ai tant l’habitude de marcher que j’irai me promener dans le jardin.
— Non, je ne prends pas de repos, dit la dame. J’irai avec toi dans le jardin et tu me raconteras quelque chose d’instructif. Si tu y vas seul, les enfants ne te laisseront pas en repos ; ils ne te lâcheront pas, car ils aiment beaucoup les mendiants, frères du Christ, et les pèlerins.
Il n’y avait rien à faire et nous allâmes ensemble au jardin.
Afin de garder plus commodément le silence, je m’inclinai devant la dame et dis :
— Je vous en prie, ma mère, au nom de Dieu, y a-t-il longtemps que vous menez une vie aussi sainte ?
Racontez-moi comment vous êtes parvenue à ce degré de bonté.
— C’est bien facile, dit-elle. Ma mère est arrière petite-fille de saint Josaphat dont on honore les reliques à Belgorod. Nous avions là-bas une grande maison dont une aile était louée à un gentilhomme de peu de fortune. Celui-ci finit par mourir et sa femme mourut aussi après avoir mis un enfant au monde. Le nouveau-né était complètement orphelin. Ma mère le recueillit chez elle et je naquis l’année suivante. Nous grandîmes ensemble, nous eûmes les mêmes maîtres et nous étions comme frère et soeur. Lorsque mon père mourut, ma mère quitta la ville et vint s’établir avec nous dans ce village. Quand nous fûmes en âge, ma mère me maria avec son filleul, nous fit don de ce village et décida d’entrer au couvent. Après nous avoir donné sa bénédiction, elle nous recommanda de vivre en chrétiens, de prier Dieu de tout coeur et d’observer avant tout le commandement le plus important, celui de l’amour pour le prochain, en aidant les pauvres, frères du Christ, en élevant nos enfants dans la crainte de Dieu et en traitant nos serfs comme des frères. C’est ainsi que nous vivons depuis dix ans dans cette solitude, essayant d’obéir aux conseils de notre mère. Nous avons un asile pour les mendiants, il y en a plus de dix en ce moment, infirmes ou malades ; si tu veux, nous irons les voir demain.
A la fin de son récit, je lui demandai :
— Et où est ce livre de Jean Climaque que vous voulez envoyer à votre mère ?
— Rentrons dans la maison, je te le montrerai.

(…)

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