Jouvenceau, jouvencelle (6)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

La fille de l’empereur s’élança donc sur Rayon-de-soleil; et comme pressée d’arriver, elle le talonnait pour aller plus vite, l’autre cheval, l’ancien, qui galopait à côté, lui dit :
— Jusqu’à présent, maîtresse, tu as obéi à mes conseils; tout ce que je t’ai dit, tu l’as fait, et tout a bien marché. Cette fois encore, écoute-moi et tu t’en trouveras bien. Je me fais vieux et — je puis l’avouer maintenant que je sais qui me remplace, — je crains de rester en route. Laisse-moi donc retourner à la maison par le plus court et poursuis ton voyage avec mon cadet. Mets ta foi en lui, comme en moi; tu ne t’en repentiras jamais. C’est un autre moi-même, mais beaucoup plus jeune, beaucoup plus vigoureux; la sagesse est venue tôt à Rayon-de-soleil, il t’enseignera que faire au temps de l’adversité.
— Oui, c’est vrai, mon vieux compagnon, tu m’as bien servie et protégée, et moi qui ai toujours réussi en t’écoutant, je te désobéirais aujourd’hui, si je ne te savais trop bien fidèle à mon père… Mais non, comme dernier témoignage de reconnaissance, je me fierai à toi jusqu’en cela et, comme à toi, à ton cadet. Seulement, je veux la preuve qu’il m’aime.
— Comment ne pas aimer un brave comme toi! dit Rayon-de-soleil; comment ne pas être fier de le porter! Confie-toi, maîtresse, et moi je m’efforcerai de ne jamais te laisser regretter l’absence de mon frère. Il est trop vieux, le pauvre; je veux le dispenser des fatigues et des dangers de ce voyage, en les prenant à ma charge. Je sais que tu rencontreras bien des difficultés; mais Dieu nous aidant et toi m’écoutant, tu en viendras à bout.
Alors, la jouvencelle-jouvenceau, les larmes aux yeux, congédia son vieux cheval, — le cheval de jeunesse de son père.
Elle chemina longtemps; tout à coup elle aperçut une boucle de cheveux d*or tombée sur la route. Elle arrêta Rayon-de-soleil et lui demanda s’il valait mieux la ramasser ou la laisser.
Le cheval répondit :
— Si tu la prends, tu t’en repentiras; si tu ne la prends pas, tu t’en repentiras de même; donc, prends-la.
La jouvencelle-jouvenceau la prit, la fourra dans le pli de sa gorge et poursuivit.
Ils passèrent des collines, ils passèrent des monts, ils passèrent des vallées, laissant derrière eux des forêts épaisses et sombres, des champs émaillés de fleurs que la jeune fille n’avait jamais vues et des sources d’eau limpide et fraîche, et ils arrivèrent enfin à la cour de l’empereur tout-puissant.
Et il y avait autour de lui beaucoup de fils d’autres empereurs, qui le servaient comme pages. Venus au-devant d’elle pour la recevoir, ils ne surent pourquoi, dès le premier abord, ils se sentaient siens, ne pouvant se séparer du jouvenceau, car sa parole et son visage n’étaient qu’enchantements.
Et ils l’emmenèrent devant l’empereur tout-puissant. Elle se présenta timide, disant la cause de sa venue; et l’empereur se réjouit de la venue d’un jouvenceau aussi valeureux et aussi charmant. Il questionnait, et les réponses lui plaisaient beaucoup. Et il prit tout de suite en affection ce fils d’empereur qui avait tant d’esprit, et il l’attacha à sa personne.

(…)

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