Jouvenceau, jouvencelle (5)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Elle marcha longtemps, longtemps, et arriva aux montagnes qui soutiennent le toit du monde. La jouvencelle y rencontra deux génies qui se battaient depuis deux ans, sans parvenir à faire un vainqueur et un vaincu. Et c’était une lutte à mort.
Sitôt qu’ils l’aperçurent, la prenant pour un jeune homme en quête d’aventures, l’un d’eux lui dit :
— Fêt-Frumos, vient me délivrer de mon ennemi et je te donnerai le cor qui sonne à trois journées de marche!
Mais l’autre :
— Fêt-Frumos, viens plutôt par ici me délivrer de ce païen; moi, je te donnerai mon cheval sans rate, Rayon-de-soleil!
La princesse consulta son cheval sorcier, pour savoir lequel sauver.
Le cheval se prononça pour le génie qui avait promis Rayon-de-soleil, son frère cadet, — par conséquent plus actif encore que lui-même.
Alors la jeune fille se précipita sur l’autre génie et le fendit du crâne au nombril.
Le génie délivré remercia son sauveur et l’embrassa, sans prendre garde au goût de son baiser; puis ils s’en furent de compagnie à la maison, pour livrer Rayon-de-soleil, selon leur accord.
La mère du génie délira de joie à la vue de son fils sain et sauf, ne sachant comment remercier de son bon office le jouvenceau libérateur. Elle l’embrassa et sentit la saveur de ses lèvres.
Comme la fille de l’empereur avait besoin de repos après tant de fatigues, on la conduisit dans la meilleure chambre; mais auparavant elle voulut soigner son cheval, pour lui demander de nouveaux conseils, et le cheval la renseigna. 
Cependant, la vieille soupçonnait quelque diablerie dans l’affaire. Elle affirma à son fils que le jouvenceau devait être une jouvencelle; elle conclut qu’une si vaillante fille serait tout juste bonne à prendre pour femme. Mais le génie déclara que jamais, au grand jamais, il ne croirait pareille bourde. Quelle main féminine manierait le sabre aussi bien que ce beau garçon? La mère s’obstina, promettant une preuve certaine. Et le soir, à la tête de chacune de leur couche, elle mit une poignée de fleurs magnifiques, de ces fleurs qui se fanent au chevet des hommes, et qui restent fraîches au chevet des femmes.
Mais la nuit, la jouvencelle-jouvenceau se leva, sur le conseil du cheval, entra sur la pointe du pied dans la chambre du génie, lui enleva la gerbe de fleurs déjà flétries, et lui glissa du bout des doigts la sienne, à elle, encore toute fraîche, mais dont l’éclat se ternit aussitôt. Puis elle retourna se coucher et dormit d’un trait.
Le lendemain, aussitôt levée la vieille courut d’une haleine chez son fils; elle trouva les fleurs fanées, comme elle s’y attendait. Elle passa alors dans la chambre de la jouvencelle-jouvenceau et fut tout attristée d’y trouver les fleurs également fanées; pourtant elle ne crut pas davantage que l’hôte fût un garçon.
— Observe, disait-elle à son fils, que sa parole coule comme le miel. Quel homme aurait cette taille, si gracieuse qu’on la voudrait boire comme de l’eau claire dans un gobelet d’argent. Ces cheveux blondins, ces lèvres plus vermeilles que des cerises, ces grands yeux beaux et vifs à vous rendre malade, ce clair visage attirant, tout cela, petite menotte et pied mignon, ne peut appartenir qu’à une demoiselle de bonne famille, mais travestie sous un harnais de guerre.
En suite de quoi, ils convinrent d’une deuxième épreuve.
Après les souhaits habituels de bonne matinée, le génie prit la jeune fille, son compagnon, sons le bras et ils descendirent au jardin. Là, le génie lui montra tout ce qu’il avait de fleurs, lui en nomma les espèces et l’invita à les cueillir. Mais la fille de l’empereur se rappela les conseils du cheval et, devinant une ruse, demanda un peu rudement pourquoi on lui parlait de fleurs, avec des mots creux, tandis que la besogne des hommes était d’aller d’abord à l’écurie voir comment on soignait les chevaux.
Aussi plus que jamais le génie certifia à sa mère que leur hôte était bien un garçon; mais la vieille s’obstina à jurer le contraire.
Comme dernière épreuve , elle décida ceci : son fils conduirait son sauveur dans la chambre aux armes et l’inviterait à choisir n’importe quoi parmi tout ce qu’il verrait; d’après l’arme préférée, on saurait, une fois pour toutes si le choix a été fait par une fille ou par un garçon.
Après le repas, le génie conduisit donc la jouvencelle-jouvenceau dans la chambre aux armes, là où s’alignaient cimeterres et yatagans, masses et sabres, les uns simples et nus, les autres ornés de pierreries. Longuement elle les regarda et en essaya la pointe et le fil ; puis elle se passa à la ceinture, comme l’eût fait le plus avisé guerrier, un vieux damas rouillé à lame recourbée en forme de croissant.
Pour lors la fille de l’empereur dit au génie qu’elle prendrait congé le lendemain et qu’il ait à lui céder Rayon-de-soleil.
En apprenant le choix de l’arme, la vieille se dépita de ne pouvoir s’assurer de la vérité dont elle se doutait, et entêtée , elle bougonna que si cet être-là agissait en garçon, c’était quand même une fille, — et encore des plus fausses et des plus dissimulées. Puis voyant qu’il fallait en passer par ses volontés, ils allèrent à l’écurie et lui donnèrent Rayon-de-soleil.

(…)

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