Jouvenceau, jouvencelle (4)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Mais l’empereur agit avec elle comme naguère avec ses aînées. Sur le fleuve, à une journée de marche, il jeta le pont de cuivre et
attendit.
Chemin faisant, le cheval sorcier apprit à la princesse par quelle feinte son père éprouverait son courage, et il lui donna des conseils pour s’en tirer avec honneur.
Quand elle fut arrivée au pont de cuivre, le loup féroce s’élança sur elle, l’oeil en furie, la rage aux dents, la gueule béante comme un four, la langue dardée comme un brandon. Un grand tremblement la prit. La bête semblait avoir jeûné depuis un mois; ses crocs grinçaient comme des scies. Et ce loup allait lui sauter dessus, la déchirer de ses griffes; mais la vaillante fille, le prévenant, donna de l’éperon et courut sur lui, sabre au clair. S’il ne se fût rangé, elle le partageait gaillardement du museau à la queue. Elle ne plaisantait pas, la jouvencelle — puisque sa force résidait en Dieu, — entêtée, qu’on le voulut ou non, à remplir sa mission.
Fière comme un brave, elle franchît le pont.
Son père, réjoui de sa vaillance, prit les traverses et la dépassa encore de deux journées de marche; il jeta un pont d’argent, se fit lion et la guetta.
Mais le cheval flaira ce nouveau piège et inspira à sa maîtresse la façon d’y échapper.
Quand elle fut arrivée au pont d’argent, un lion formidable sortit du ravin, la gueule ouverte à l’y faire choir de frayeur et à l’engloutir d’un coup avec son cheval. Ses crocs semblaient des coutelas; ses griffes, des faux d’acier; et il rugissait d’une voix rauque à déraciner les forêts; les arbres tremblaient d*épouvante, une lamentation montait de la plaine : c’était à faire saigner les oreilles. Rien qu’à voir la tête du monstre, large comme un boisseau, et ses crins hérissés comme des épines, la princesse en resta le souffle coupé.
Tout de même, encouragée par le cheval, elle chargea le lion, haut le sabre, pour le mettre en fuite, et d’un tel élan, que s’il ne s’était replié, elle en eût fait quatre quartiers d’étal.
Alors, d’un saut, elle passa le pont en louant Dieu.
Depuis que sa mère l’avait faite, la gentille jouvencelle n’était jamais sortie de la maison ; elle s’étonnait, éblouie. Tout ce printemps la grisait. Tantôt l’envie lui prenait de sauter sur la pointe de ses pieds, de cueillir à brassées ces fleurs parfumées qui brodaient le manteau des vallons et des collines, et dont elle ne savait pas les noms. Tantôt elle souhaitait de s’étendre à l’ombre d’un arbre feuillu, pour écouter siffler les merles et gazouiller les pinsons et les fauvettes. Et encore elle eût voulu baiser de ses lèvres, caresser de ses mains, taquiner de ses pieds les lacs mignons où dormait, sur un lit de sable, une eau fraîche, limpide comme des larmes chaudes. C’était une si jolie chanson que celle des ruisselets, riant par-ci, pleurant par-là, nés d’une pierre fendue et dévalant en bas les coteaux! Elle coulait d’amoureux regards aux cascatelles; elle s’amusait de leur clapotement; sa rêverie courait à vau-l’eau, parmi les nénuphars et les iris.
Mais le cheval refusait d’agréer à tous ses désirs; il donnait de vaillants conseils et de bonnes secousses, accélérant le pas, sans flâner de droite et de gauche.
Elle apprit de lui que les braves ne se reposent qu’après la victoire; il l’avisa aussi qu’elle rencontrerait un dernier piège de son père, et, cette fois encore, il la sermonna pour qu’elle en sortit triomphante.
La jouvencelle écoutait de ses deux oreilles pour faire tout ce que commanderait le cheval, qui lui avait donné tant de preuves de sagesse.
Comme tout à l’heure, son père avait coupé au plus court à travers champs et pris de l’avance. Il jeta un pont d’or à trois journées de marche, se fit dragon à douze têtes et se cacha sous le pont.
Quand la princesse dut passer par là, voici que soudain le dragon surgit à sa vue. Sa queue claquait et se tortillait; de ses gueules armées de crocs de feu sortaient des nuées de vapeurs empestées, et ses langues s’entremêlaient, hérissées comme une brassée de torches.
A cet aspect, la fillette se sentit le cœur défaillant. Et le cheval qui s’en apercevait, la réconforta et lui rappela ses avis. Elle assembla les brides, serra du genou, piqua de l’éperon et, le sabre bien assuré, fondit sur le dragon.
Le combat dura une heure. Elle frappait de toutes ses forces. Le cheval s’arrangeait pour la placer de biais, de façon à ce qu’elle tranchât une des têtes du monstre; seulement l’ennemi se garait assez bien. Enfin la jeune fille réussit à blesser grièvement le dragon , qui rugit à ébranler le ciel, fit trois culbutes, et croulant sur lui-même, tout à coup se retrouva un homme,
La princesse, bien qu’avertie, n’en put croire ses yeux à la vue de son père; mais il la serra dans ses bras, la pressa contre son cœur et, la baisant au front, il lui dit :
— Maintenant, je te sais aussi vaillante que les plus vaillants, ma fille, et tu as choisi le vrai cheval; car, sans lui, tu t’en serais revenue tête basse comme les sœurs. J’ai grand espoir désormais que tu conduiras à bonne fin la mission dont tu t’es chargée; mais n’oublie aucun de mes conseils et surtout écoute le cheval de ton choix, afin que nous nous revoyions encore une fois sur la terre.
Genou fléchi, avec respect, elle reçut la bénédiction paternelle; puis ils se séparèrent.

(…)

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