Jouvencelle, jouvenceau (3)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Quelques jours se passèrent encore, et voici que la fille cadette dit à son père, à la fin du repas :
— Mon père, c’est mon tour. Permets-moi, je t’en conjure, de tenter aussi fortune. Peut-être me moquerai-je du loup
— Après les défaites de tes aînées, tu m’étonnes, petite morveuse ! Comment oses-tu parler de te moquer du loup, toi qui ne sais pas encore de quelle main se mange la bouillie?
Il fit tout pour lui ôter son envie, mais inutilement.
— Mon père, pour l’amour de toi, je hacherais le diable en quatre ou je me ferais diable moi-même. J’ai la bonne volonté de réussir; mais si Dieu est vraiment contre moi, alors je tournerai casaque sans plus de honte que mes sœurs.
Et l’empereur hésitait, temporisait, trouvait des prétextes; mais la fillette lui caressa la barbe si gentiment que, vaincu :
— Eh bien! puisqu’il en est ainsi, je te permets de partir. Pour le profit que j’y trouverai, moi, il faudra voir. Mais je rirai de bon cœur, en te voyant rentrer tète basse et les yeux baissés sur tes babouches.
— Tu riras, mon père, si cela te plaît; je n’en serai pas déshonorée…
Toute joyeuse, la jeune fille se dit qu’il lui fallait d’abord choisir pour sage conseiller quelque boyard à tète blanche, et se souvenant des récits qui relataient les hauts faits de la jeunesse de son père, elle songea au cheval de bataille de l’empereur, ce qui lui rappela aussi la nécessité de s’en choisir un. Elle s’en alla donc aux écuries, regardant par-ci, par-là, furetant dans tous les coins et recoins avec des airs de dédain. Des plus beaux chevaux, des plus belles juments de l’empire, aucun ne lui plut.
Enfin, après de longues recherches, en tout dernier lieu, elle tomba sur ce fameux cheval de jeunesse de son père, une vieille rosse décrépite, pelée, fourbue, gisant sur la paille.
Et une grande pitié la prit; elle ne pouvait s’en détacher. Alors le cheval lui dit :
— Tes yeux sont doux et compatissants. Sans doute, c’est le grand amour que tu as pour l’empereur, ton père, qui me vaut ce regard. Ce fut un grand guerrier en son temps. Nous avons vu les tous deux bien des champs de batailles et nous avons cueilli bien de la gloire. Mais l’âge est venu; plus personne ne me monte. Et si tu me vois les côtes si sèches, c’est que mon vieux maître me néglige. Mais tel que je suis, si quelqu’un me pansait à ma guise, aujourd’hui encore, je me referais en dix jours, à ne pas me troquer contre dix des plus beaux chevaux de l’écurie.
— Et comment faudrait-il te panser? demanda la jeune fille.
— Qu’on me lave soir et matin avec de l’eau de pluie; qu’on me donne à manger, à cause de mes mauvaises dents, de l’orge bouillie dans du lait doux; et surtout, chaque jour, un boisseau de braises.
— J’aurais presque envie d’essayer, si tu devais m’aider à remplir certains desseins.
— Eh bien, essaie, maîtresse, et tu ne t’en repentiras pas!
Or le cheval était sorcier, et la princesse fit tout ce qu’il lui avait demandé.
Le dixième jour, un long frisson secoua la lèpre du cheval; il devint luisant comme un miroir, gras comme une pastèque et léger comme un chamois.
Alors, joyeux, il regarda la jouvencelle, caracola et dit :
— Que Dieu donne bonheur et succès à la fille de mon maître, car elle m’a rendu la vie de ce monde telle que je la souhaitais! Dis-moi tes desseins, ordonne et j’obéirai.
— Je veux aller chez l’empereur tout-puissant et je n’ai point encore de sage conseiller.
De tous les boyards à tête blanche, lequel choisirai-je?
— Moi de la partie, tu n’as besoin de personne. Comme j’ai servi ton père, je te servirai, pourvu que tu m’écoutes.
— Alors, partons dans trois jours. Cela te va-t-il?
— Tout de suite, si tu l’ordonnes, dit le cheval.
La fille de l’empereur mit tout en œuvre pour le voyage- Mais loin de s’encombrer de provisions pour une année, comme ses sœurs, elle réunit quelques vêtements de jeune garçon, simples et commodes, avec un peu de linge et de vivres, et une petite somme d’argent pour parer à l’imprévu. Elle enfourcha son cheval, et venue près de son père :
— Que Dieu t’ait en sa sainte garde, mon père bien-aimé, et puissé-je te retrouver en bonne santé I
— Bon voyage, fillette! Ce qui sera sera; seulement n’oublie jamais mes instructions : en tout danger, élève ton âme à Dieu, source de tout bien et de toute force; de lui seul te viendra l’aide et le salut.
La jouvencelle le promit et partit.

(…)

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