Jouvencelle, jouvenceau (2)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

La vaillante fille suffoqua de joie. On lui donnait congé ! Elle ne pensait plus qu’à son voyage.
Elle sautait, allait, venait, mettant sens dessus dessous coffres et bahuts. Et elle se munit, pour une année, de vêtements brodés d’or et de pierres fines et de provisions de toute sorte. Elle prit le cheval le plus fringant des écuries impériales, un beau cheval à l’oeil de braise, à la crinière de soie, à la robe d’argent.
Son père, dès qu’il la vit armée et caracolant dans la cour, lui fit de suprêmes recommandations. Il l’initia à des ruses qui protégeraient son véritable sexe et feraient croire à son sexe d’emprunt; il la mit en garde contre les bavardages et les imprudences; ainsi, impénétrable sous ses habits de garçon, aucun ne pourrait reconnaître en elle une femme, mais un jeune prince choisi pour une haute mission. Il lui interdit tous les propos malicieux dont les filles ne se privent pas, pour qu’aucun des fils d’empereur, ses compagnons de là-bas, ne vienne à la haïr ou à la mépriser, — elle fils d’empereur comme eux.
Pour finir, il lui dit :
— Pars avec Dieu, fillette, et mets-toi bien mes avis derrière les deux oreilles.

D’un bond, le cavalier et le cheval furent dehors. Le harnais de guerre de la princesse brilla comme un éclair aux yeux des gardes ébahis; elle fendait le vent et disparut en un clin d’oeil. Et si, plus loin, elle ne s’était modérée pour attendre son escorte de boyards et de valets, ceux-ci se fussent égarés sans la rejoindre.
Mais sans qu’elle le sut, l’empereur, qui était magicien, se porta à sa rencontre. Il s’arrêta à une journée de marche devant elle; là, il jeta un pont de cuivre, se changea en loup et se tapit sous l’arche. Sa fille allait passer. Tout à coup, de dessous le pont, surgit le loup, les dent grinçantes; il hurlait à donner la chair de poule et la dévorait de ses yeux de braise. Il fondit sur elle, prêt à la déchirer.
Le cœur de la pauvre fillette se retourna, et, demi-morte de peur, elle n’eût même pas songé à fuir, sans un bond prodigieux de son cheval; alors elle l’éperonna, affolée, n’osant regarder en arrière, et se laissa ramener au palais paternel.
Le vieil empereur, rentré depuis longtemps vint à sa rencontre devant la porte et l’accueillit par ces mots :
— Ne te disais-je pas, petite, que toutes les mouches ne font pas du miel !
— Hélas! mon père, savais-je que, partie au service d’un empereur, j’aurais à me défendre contre dos bêtes méchantes et enragées?
— Alors, demeure au foyer; occupe-toi de tes fuseaux et que Dieu me prenne en pitié ! Lui seul peut m’épargner la honte et l’exil.

Quelques jours se passèrent, et la seconde princesse demanda, elle aussi, la permission de tenter l’aventure, promettant de ne rien négliger pour en voir le bout. Elle pria de si bonne grâce, que son père se laissa gagner.
La voilà donc partie avec armes et bagages. Mais elle aussi rencontra le loup qui lui barra le pont de cuivre, à une journée de marche, et elle s en revint déconfite comme sa grande sœur. Le vieil empereur la reçut de même devant la porte et lui dit :
— Ne te disais-je pas, petite, qu’on ne prend pas tous les oiseaux qui volent !
— C’est bien vrai, mon père, mais ce loup était trop affreux. Il ouvrait une gueule à m’avaler d un coup et ses yeux lançaient des éclairs à me foudroyer sur place.
— Alors demeure au foyer, brode des voiles et pétris des tourtes. Pour moi, que le Seigneur me vienne en aide!

(…)

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s