Jouvencelle, jouvenceau (1)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Il fut une fois un empereur, — et s il n’avait pas existé, je n’en parlerais pas. Il fut donc une fois un empereur tout-puissant qui, de victoire en victoire, s’était taillé, en long et en large, un empire dans le monde, loin, bien loin, jusqu’où le diable sèvre ses enfants.

Et tous les empereurs battus par lui devaient chacun lui livrer l’un de leurs fils, pour dix ans de service.

***

Aux confins de son empire, il y avait encore un autre empereur qui, tant qu’il fut jeune, ne se laissa pas battre. Si quelque calamité tombait sur son peuple, il se faisait barque et pont pour le délivrer. Devenu vieux, à bout de forces, il dut bon gré mal gré se soumettre, lui aussi, à l’empereur tout-puissant, parce qu’il ne pouvait faire autrement.
Mais un souci le rongeait. Comment satisfaire à la volonté de l’empereur tout-puissant et lui envoyer un de ses fils pour le servir, lui qui n’en avait pas, mais seulement trois filles?
Voilà à quoi il pensait tout le temps, et sa grande crainte était que l’empereur tout-puissant ne le traitât de rebelle, regimbant à lui envoyer un fils. Et déjà il se voyait, pour cette raison, dépossédé et mourant, lui et ses filles, dans la misère et le mépris.
El la tristesse qui assombrissait le front du père jetait aussi ses noires angoisses en l’âme blanche de ses filles, et toutes les trois se mettaient en quatre pour égayer le vieil empereur. Elles eurent beau faire; rien ne réussissait à le dérider.

Ce que voyant, l’aînée prit son courage à deux mains et lui demanda un jour à table ce qui le chagrinait tant : — Est-ce notre conduite qui ne te plaît pas? Tes sujets seraient-ils mauvais et rebelles? Qu’est-ce donc qui te cause tant de peine? Dis-nous quelle vipère nichée dans ton cœur empoisonne ta vieillesse? Pour effacer même un rien de tes soucis, nous donnerions tout notre sang: car toi seul est notre vie, — tu le sais bien – n’est-ce pas? — et jamais nous n’avons failli à tes désirs.
— Pour çà, c’est vrai ; je n’ai pas à me plaindre de vous; vous n’avez jamais contredit à mes ordres; mais vous ne sauriez, mes chères enfants, enlever de mon cœur la douleur qui le ronge. Fillettes, filles à jamais, hélas! seul un garçon pourrait me tirer de l’impasse où je me trouve!
Surprise, elle insista :
— Je ne comprends pas. Dis-nous ce qui te peine. Pourquoi nous caches-tu les causes de ta tristesse? Parle, je suis prête à donner ma vie pour toi!
— Que pourriez-vous faire, mes chères amies? Depuis votre enfance, vous n’avez su, toutes les trois, que manier les fuseaux, l’aiguille et la navette; filer, coudre et tisser, voilà tout ce que vous savez. Seul un brave pourrait me délivrer, un jouvenceau qui saurait virer la masse d’armes, brandir le sabre avec vaillance, chevaucher comme un dragon sur les lions.
— Dis-nous le fond de ta pensée ; le ciel ne va pas se fendre pour cela, si, nous aussi, nous savons ce qui cause ton tourment !
Et quand l’empereur vit les trois princesses suppliantes à ses genoux, il céda et dit :
— Voici donc, mes enfants, pourquoi je suis toujours triste. Vous le savez, tant que je fus jeune, personne n’a osé toucher à mon empire sans rentrer bredouille et la tête basse. Maintenant les années chagrines ont glacé mon sang et bu ma vigueur. Mon bras est sans force et ne peut plus brandir la masse qui faisait trembler mon ennemi, devant lequel j’ai failli perdre la vie; mais lui aussi a vieilli, et, misérable, il n’a plus de vie que du jour au lendemain. Je suis comme lui. Le cerf peut bramer sans crainte dans la forêt, ma flèche ne l’inquiétera pas; les soldats étrangers ont vu fumer mes toits et abreuvé leurs chevaux à mes puits; mes ennemis n’ont plus peur… Que vous dirais-je encore? Je me suis soumis à l’empereur tout-puissant comme l’avaient fait avant moi tous les autres empereurs de la terre. Mais chez lui, la coutume veut que, pendant dix ans, le vaincu lui donne le plus beau de ses fils, pour le servir à sa cour, et moi je n’en ai pas, mais seulement trois filles.
— Eh bien! moi, j’irai, s’écria l’aînée, et je m’efforcerai de te sauver !
— Ton dévouement est inutile, ma pauvrette. Qui sait quel écheveau tu brouillerais là-bas, dont tu ne retrouverais jamais plus le fil!
— Père, ceci est bien sûr, que jamais tu ne rougiras de moi. Ne suis-je pas une princesse, fille d’empereur?
— Eh bien! prépare-toi et vas-y.

A suivre…

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