Récits d’un pèlerin russe (24)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

QUATRIÈME RÉCIT

Pour moi, être uni à Dieu, c’est mon bonheur,
Dans le Seigneur je mets mon espérance.

Le proverbe russe a raison, dis-je, en revenant chez mon père spirituel : l’homme propose et Dieu dispose. Je croyais partir dès aujourd’hui pour la sainte cité de Jérusalem, mais il en a été autrement; un événement tout à fait imprévu me retient ici encore deux ou trois jours. Je n’ai pu m’empêcher de venir vous voir pour vous l’annoncer et vous demander conseil à ce propos. Voici ce qui s’est passé.
J’avais dit adieu à tous et, avec l’aide de Dieu, j’avais repris ma route; j’allais franchir la barrière, lorsqu’à la porte de la dernière maison, j’aperçus un ancien pèlerin que je n’avais pas vu depuis trois ans. Nous nous dîmes bonjour et il me demanda où j’allais. Je lui répondis :
— Si Dieu le veut, jusqu’à l’antique Jérusalem.
— Eh bien ! reprit-il, il y a ici un excellent compagnon pour toi.
— Grand merci ! lui dis-je. Est-ce que tu ne sais pas que je ne prends jamais de compagnon et que je marche toujours seul ?
— Oui, mais écoute un peu; je sais que celui-là te convient tout à fait. Tout ira bien pour lui avec toi, et pour toi avec lui. Le père du propriétaire de cette maison, où je suis engagé comme ouvrier, a fait voeu d’aller à Jérusalem; tu n’auras pas d’ennuis avec lui. C’est un marchand d’ici, un bon vieillard et, de plus, il est complètement sourd. On a beau crier, il n’entend rien; quand on veut lui demander quelque chose, il faut l’écrire sur un bout de papier. Il est toujours silencieux et il ne t’ennuiera pas en chemin. Mais tu lui seras indispensable pendant le trajet. Son fils lui donne un cheval et une voiture qu’il vendra à Odessa. Le vieux veut marcher à pied, mais on mettra dans la voiture son bagage et quelques dons pour le Sépulcre du Seigneur. Tu pourras y poser ton sac… Maintenant, réfléchis. Crois-tu qu’on puisse laisser aller ainsi tout seul un vieillard complètement sourd ? Nous avons cherché partout un conducteur, mais ils demandent très cher, et puis c’est dangereux de le laisser partir avec un inconnu, car il a de l’argent et des objets précieux. Quant à moi, je me porterai garant pour toi et les maîtres seront ravis; ce sont de braves gens et ils m’aiment bien. Il y a deux ans que je suis chez eux.
Après avoir parlé ainsi devant la porte, il m’a fait entrer chez son patron et j’ai vu que c’était une famille honorable; j’ai accepté leur proposition. Nous avons décidé de partir deux jours après Noël, si Dieu le veut, après avoir entendu la divine liturgie. Voilà les événements inattendus qui se produisent sur le chemin de la vie ! Mais c’est toujours Dieu et sa divine Providence qui agissent par nos actions et nos intentions, comme il est écrit : car c’est Dieu qui opère en vous le vouloir et le faire.
Mon père spirituel me dit :
— Je me réjouis cordialement, frère bien-aimé, que le Seigneur m’ait permis ainsi de te revoir encore. Et comme tu es libre, je te garderai un peu et tu me raconteras quelques-unes des rencontres que tu as faites au cours de ta vie errante. Car j’ai eu plaisir à écouter tes précédents récits.
— Je le ferai avec joie, répondis-je, et je me mis à parler.
Il y a eu du bon autant que du mauvais ; on ne peut tout raconter, et bien des choses sont sorties de ma mémoire, car j’ai surtout essayé de garder le souvenir de ce qui ramenait mon âme paresseuse à la prière; tout le reste, je l’ai rarement évoqué, ou, pour mieux dire, j’ai tâché d’oublier le passé, selon l’enseignement de l’apôtre Paul qui a dit : Oubliant ce qui est derrière moi et me portant de tout moi-même vers ce qui est en avant, je cours droit au but. Et mon bienheureux starets me disait que les obstacles à la prière peuvent venir de droite et de gauche, c’est-à-dire, si l’ennemi ne peut détourner l’âme de la prière par de vaines pensées ou des images coupables, il fait revivre dans la mémoire des souvenirs édifiants ou de belles idées, afin d’arracher l’esprit à la prière, qu’il ne peut supporter. Cela s’appelle le détournement de droite : l’âme, méprisant la conversation avec Dieu, entre en conversation délicieuse avec elle-même ou avec les créatures. Aussi m’a-t-il enseigné qu’au temps de la prière, il ne fallait pas admettre dans l’esprit même la plus belle et la plus haute pensée; et si, à la fin de la journée, on s’aperçoit qu’on a passé plus de temps à la méditation ou à des entretiens édifiants qu’à la prière absolue et pure, il faut le considérer comme une imprudence ou comme une avidité spirituelle égoïste, surtout chez les commençants, pour qui le temps employé à la prière doit l’emporter sur le temps consacré aux autres activités pieuses. Mais on ne peut tout oublier. Certains souvenirs s’impriment si profondément dans la mémoire qu’ils restent vivants sans qu’on les évoque, comme par exemple celui de cette sainte famille où Dieu m’a permis de passer quelques jours.

(…)

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