Récits d’un pèlerin russe (23)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Il mourut et je l’enterrai. Mon frère fut jaloux de ce que j’avais reçu l’auberge en héritage : il me fit des ennuis et l’Ennemi le poussa si bien qu’il décida de me tuer. Une nuit que nous dormions et qu’il n’y avait pas de voyageurs, il pénétra dans la chambre aux provisions et y mit le feu après avoir enlevé tout l’argent qui était dans un coffre. Nous nous réveillâmes quand toute la maison était déjà en flammes et nous n’eûmes que le temps de sauter par la fenêtre, tels que nous étions.
Nous avions la Bible sous l’oreiller et nous l’emportâmes avec nous. Nous regardions brûler notre maison et nous nous disions : Dieu merci ! nous avons sauvé la Bible, nous pourrons au moins nous consoler dans le malheur. Ainsi tout notre bien fut brûlé et mon frère disparut du pays. Plus tard, il se vanta après avoir bu et nous apprîmes que c’était lui qui avait emporté l’argent et mis le feu à la maison. 
Nous restâmes nus et sans rien, de vrais mendiants; tant bien que mal, en empruntant, nous mîmes debout une petite cabane et vécûmes comme de pauvres diables. Ma femme était sans rivale pour filer, tisser et coudre. Elle prenait des commandes chez les gens et travaillait nuit et jour pour me nourrir. A cause de mon bras, je ne pouvais même pas tresser des chaussures d’écorce. Le plus souvent, elle filait ou tissait et moi, assis à côté d’elle, je lisais la Bible, elle écoutait et parfois se mettait à pleurer. Quand je lui demandais : – Pourquoi pleures-tu ? Grâce à Dieu, nous nous en tirons quand même, elle répondait : – Je suis émue parce que, dans la Bible, c’est si bien écrit.
Nous nous souvenions aussi de la recommandation du grand-père, nous jeûnions souvent, nous lisions chaque matin l’hymne acathiste et le soir nous faisions chacun un millier de salutations devant les images pour ne pas tomber en tentation. Nous vécûmes ainsi tranquillement pendant deux ans. Mais voici ce qui est étonnant : Nous ne connaissions rien de la prière intérieure faite dans le coeur, nous n’en avions pas entendu parler, nous priions seulement de la langue, nous faisions nos courbettes comme des nigauds, et pourtant, le désir de prier était là, cette longue prière extérieure ne nous paraissait pas difficile, nous nous en acquittions avec plaisir. Il avait sans doute raison cet instituteur qui m’a dit une fois qu’il existe à l’intérieur de l’homme une prière mystérieuse dont il ne sait pas lui-même comment elle se produit, mais elle incite chacun à prier selon ce qu’il peut et ce qu’il sait.
Après deux ans de cette vie, ma femme prit une forte fièvre et, le neuvième jour, après avoir communié, elle mourut. Je restai seul, tout seul et je ne pouvais rien faire; il ne me restait qu’à m’en aller mendier à travers le monde, mais j’avais honte de demander l’aumône; de plus, j’étais si malheureux en pensant à ma femme que je ne savais où me fourrer. Quand j’entrais dans la cabane et que je voyais un de ses vêtements ou son foulard de tête, je me mettais à sangloter et je tombais sans connaissance. A vivre ainsi à la maison, je ne pouvais plus supporter mon chagrin, aussi je vendis la cabane pour vingt roubles et je distribuai aux pauvres mes vêtements et ceux de ma femme. A cause de mon infirmité, on me donna un passeport perpétuel, je pris ma chère Bible avec moi et je m’en fus, en suivant le regard de mes yeux.
Arrivé sur la route, je me demandai : Où aller maintenant ? J’irai d’abord à Kiev, je m’inclinerai devant les saints de Dieu et leur demanderai de m’aider dans mon malheur. Dès que j’eus pris cette décision, je me sentis mieux et j’arrivai à Kiev, soulagé. Voilà treize ans que je chemine sans arrêt; j’ai visité beaucoup d’églises et de monastères, mais maintenant, je vais surtout par les steppes et par les champs. Je ne sais si le Seigneur me permettra d’arriver jusqu’à la sainte Jérusalem. Si c’est la volonté de Dieu, il serait temps peut-être d’y enterrer mes os pécheurs.
— Et quel âge as-tu ? – Trente-trois ans.

L’âge du Christ !

(…)

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