Le conte du porc (9)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

L’empereur alors se leva en pleine nuit, fit éveiller toute la cour et ordonna d’aller quérir la vieille sorcière, pieds et poings liés, avec tous les trésors dérobés par fraude à l’impératrice. Il ordonna encore de lui amener une jument sauvage et un sac plein de noix, de lier le sac de noix et la mécréante à la queue de la jument et de la lâcher à travers pierres et ronces. Et quand la jument eut détalé rapide comme la foudre, là où tombait une noix, tombait aussi un lambeau de chair de la maudite sorcière, et quand chut le sac, chut aussi la tête de la vieille.
Or cette méchante sorcière n’était rien moins que la truie de la clairière — la truie aux douze gorets, que le vieux, le père improvisé de Fêt-Frumos, avait découverte. Par ses sortilèges, elle avait mué le jeune empereur, son maître, en ce cochon dégoûtant, chétif et ladre, dans la pensée de lui faire épouser plus tard l’une de ses onze filles qui avaient pris la fuite après elle dans la forêt. Et voilà pourquoi Fêt-Frumos la châtia si furieusement.
Quant au fidèle compagnon, le jeune empereur et la jeune impératrice le comblèrent de cadeaux et rattachèrent à leur personne jusqu’à la fin de ses jours.
Maintenant, braves gens, rappelez-vous que Fêt-Frumos n’avait pas fait de noce quand il se maria; mais on ne perdit rien pour attendre car on fit noce et baptême en même temps, – et comme on n en a jamais vus et comme on n’en verra plus jamais dans ce bas monde.
Fêt-Frumos n’eut pas plutôt pensé aux parents de sa femme, qu’ils se trouvèrent là en un clin d’œil, et aussi le vieux et la vieille, ses père et mère adoptifs, de nouveau vêtus de pourpre et de soie, et qu’il plaça en haut de la table.
Et une foule de monde assistait à cette grande et riche noce, où la quête a rapporté gros (1) ; et les réjouissances ont duré trois jours et trois nuits, et elles durent peut-être encore à présent, à moins que par hasard elles n’aient pris fin, comme ce conte.

FIN

(1) Cette très curieuse coutume roumaine de la quête pour les jeunes époux, consiste en ceci : à la fin du repas de noce, un des parents quitte sa place et distribue un mouchoir à chacun des convives en le lui étalant sur l’épaule. C’est une invite aussitôt comprise : le quart d’heure de Rabelais a sonné. Tous font le même geste, celui de chercher sa bourse; ils mettent quelques pièces d’argent sur un plat promené autour de la table — de l’argent blanc pour les jours noirs, comme dit le proverbe;— le parrain (car le rite orthodoxe comporte parrain et marraine, pour le mariage comme pour Le baptême) noue le produit de la collecte dans un carré d’étoffe et dépose cette dot originale sur les genoux de la mariée.

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