Le conte du porc (8)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Dès qu’elle fut au bord de la fontaine, elle sortit la quenouille de son bagage, puis s’assit sur l’herbe pour se reposer. Il ne se passa pas longtemps qu’une servante s’en vint chercher de l’eau; et dès qu’elle aperçut l’étrangère et qu’elle avisa la quenouille enchantée, qui filait toute seule des fils d’or mille fois plus fins que des cheveux, elle courut en porter la nouvelle à sa maîtresse.
Cette maîtresse n’était ni plus ni moins que la vieille Guêpe qui a fait sécher le diable lui-même, la gouvernante du palais de l’empereur Fét-Frumos, une toute-puissante magicienne rompue à toutes les sorcelleries de l’enfer capable de muer même l’eau eu pierre; — la seule chose qu’elle ignorât, c’est de lire dans la pensée des hommes.
Dès qu’elle eut entendu la servante chanter merveilles de cette étrangère, elle la manda en toute hâte au palais. Et aussitôt qu’elle fut entrée, elle lui dit :
— Je sais que tu as une quenouille d’or qui file toute seule. N’est-elle pas à vendre? Et qu’en demandes-tu, dis un peu, bonne femme?
— Ce que j’en demande, seulement que tu me laisses passer une nuit dans la chambre où dort l’empereur.
— Pourquoi pas. Donne vite la quenouille et cache-toi ici jusqu’à ce que l’empereur revienne de la chasse, ce soir.
La voyageuse remit la quenouille et se blottit dans un coin. La vieille brèche-dent, sachant que Fêt-Frumos avait l’habitude de boire, avant de se coucher, une jatte de lait, lui en prépara une, pour qu’il dormit comme une souche jusqu’au lendemain.
Dès que l’empereur, de retour de la chasse se fut mis au lit, la sorcière lui envoya le lait, et à peine Fêt-Frumos eut-il bu, qu’il tomba dans un profond sommeil, comme mort. Alors la sorcière d’enfer amena la voyageuse inconnue dans la chambre de l’empereur aux termes du marché, et l’y laissa seule en lui disant tout bas :
— Reste-là jusqu’à la pointe du jour; c’est moi alors qui viendrai te chercher,
Il ne faut pas croire que la vieille chuchotât et marchât à pas de loup, crainte de réveiller son maître; elle appréhendait seulement que le fidèle compagnon de l’empereur, qui le suivait tous les jours à la chasse, ne l’entendit de la chambre voisine.
Et dès que la sorcière se fut retirée, la pauvre voyageuse s’agenouilla au chevet de son mari et se mit à pleurer amèrement ;
— Fêt-Frumos, Fêt-Frumos, étends ta main droite sur mon ventre, pour que le cercle maudit qui me ceint se brise et que ton enfant naisse !
Mais la malheureuse eut beau se lamenter à perdre le souffle jusqu’à l’aube, ce fut en vain; car il semblait vraiment que le jeune empereur ne fût plus de ce monde, tant son sommeil était lourd.
A l’aube, la sorcière arriva toute courroucée et fit sortir son hôtesse, en lui enjoignant durement, comme à une inconnue, de s’en aller où bon lui plairait. Plus chagrinée que jamais, la pauvrette obéit, et ne sachant plus à quel saint se vouer, retourna à la fontaine, où elle tira de sa robe le fuseau enchanté.
Et la servante qui allait puiser de l’eau à la fontaine, fut prise d’étonnement à la vue de cet autre prodige et s’empressa de rapporter à sa maîtresse que la voyageuse d’hier avait un fuseau d’or, plus merveilleux encore que la quenouille et qui enroulait le fil tout seul. Alors la chipie envoya de nouveau quérir l’étrangère et lui escamota aussi le fuseau merveilleux par le même manège que la veille, — quitte à la chasser derechef, le lendemain matin, de la chambre de l’empereur et du jardin du palais.

Mais voilà que, cette nuit-là, le fidèle compagnon de l’empereur, ayant flairé qu’il y avait anguille sous roche et pris de pitié pour la pauvre femme, se mit en tête de dévoiler la ruse de la vieille rouée. Et dès que son maître fut habillé et parti pour la chasse, le fidèle compagnon lui raconta par le menu ce qui s’était passé, les deux nuits précédentes, dans la chambre.
Quand Fêt-Frumos entendit cela, il tressauta d’émoi, comme si son cœur allait éclater dans sa poitrine. Puis il pencha la tète et fondit en larmes. Et tandis que ses yeux pleuraient à torrents, là-bas, à la fontaine, sa pauvre femme si rudement éprouvée déballait maintenant le plateau enchanté, la poule et les poussins d’or, son dernier enjeu.
Et comme elle attendait sur l’herbe, voilà que, grâce à Dieu! la servante revint à l’eau, et quand elle vit cette merveille des merveilles, plus surprenante que toutes les autres, sans même remplir la cruche, elle courut de toutes ses jambes en prévenir sa maîtresse :
— Bon Dieu de bon Dieu ! madame, ce que j’ai vu ! La femme inconnue a encore un grand plateau d’or et une poule d’or avec des poussins toujours d’or, et si beaux que les yeux n’en peuvent soutenir le regard !
La vieille madrée n eut pas plutôt entendu cela que, dare-dare, elle envoya sa servante chercher la pauvre femme, en se disant par devers elle :
— Il y a loin de la coupe aux lèvres; ce que veut celle-là lui passera loin du nez!
Et à peine l’étrangère arrivée, la vieille agriffa le plateau, la poule et les poussins d’or, toujours au prix de la même promesse trompeuse.
Mais ce soir-là, quand l’empereur, revenu de la chasse, se retira dans sa chambre et qu’on lui apporta le lait, au lieu de le boire, il le répandit dans les cendres du poêle. Puis il feignit de dormir comme d’habitude.
Dès que la vieille diablesse se fut persuadée que Fêt-Frumos était plongé dans le plus profond sommeil, confiante qu’elle était dans la vertu de son breuvage, elle introduisit l’étrangère, comme les nuits précédentes, et ferma la porte sur elle en s’éloignant.
Alors la pauvre voyageuse, condamnée à tant d’épreuves tomba de nouveau à genoux au chevet de son mari, et, de sanglots étranglée, l’implora une dernière fois :
— Fêt-Frumos, Fêt-Frumos, aie pitié de deux âmes innocentes, soumises depuis quatre ans à la plus terrible des pénitences! Étends ta main droite sur mon ventre, pour que la ceinture qui m’étreint se brise et que ton enfant naisse, car je succombe sous le faix!
Aussitôt qu’elle eut finit de parler, Fêt-Frumos étendit la main, comme en rêve, et dès qu’il lui toucha le nombril, la ceinture éclata et l’enfant naquit, sans que la mère ressentît la moindre douleur. Après cela, l’impératrice raconta à son époux toutes les souffrances qu’elle avait endurées depuis qu’il avait disparu (1).

(…)

(1) Dans le conte italien, c’est la troisième fille du meunier qui, par son amour — le seul charme qui opère dans ces cas, — rend définitivement la forme humaine au fils du roi.
La deuxîème soeur, en effet, a été punie comme la première, pour le même motif. La troisième, plus avisée, traite, au repas de noces, le prînce-cochon avec tous les égards qu’il mérite.
(« Quand le cochon mettait le groin dans le plat, elle, avec sa serviette, le lui essuyait avec gentillesse, de sorte qu’il pouvait manger très proprement. Le soir, quand il entra, en prince Charmant, dans la chambre nuptiale, elle lui donna un plat à manger, et dès lors il demeura un beau jeune homme sa vie durant ». (Il Figliulo del re, maiale, passim.)

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