Récits d’un pèlerin russe (20)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Ainsi guéri, je commençai à m’occuper du petit garçon. J’écrivis comme modèle la prière de Jésus et je la lui fis recopier en lui montrant comment former joliment les lettres. C’était très reposant pour moi, car il servait pendant la journée chez l’intendant et ne venait me trouver que lorsque celui-ci dormait, c’est-à-dire de bonne heure le matin. L’enfant était éveillé et bientôt il écrivit à peu près correctement.
L’intendant, le voyant écrire, lui demanda : – Qui donc te donne des leçons ? L’enfant dit que c’était le pèlerin manchot qui vivait chez eux dans le vieux bain. L’intendant, curieux – c’était un Polonais – vint me voir et me trouva en train de lire la Philocalie. Il parla un peu avec moi et dit :
— Que lis-tu là ?
Je lui montrai le livre.
— Ah ! C’est la Philocalie, dit-il. J’ai vu ce livre chez notre curé quand j’habitais Vilna. Mais j’ai entendu dire qu’il contient d’étranges recettes et des procédés de prière, inventés par des moines grecs à l’exemple des fanatiques de l’Inde et de Boukhara, qui gonflent leurs poumons et croient bêtement, quand ils réussissent à sentir un petit chatouillement dans le coeur, que cette sensation naturelle est une prière donnée par Dieu. Il faut prier simplement, pour accomplir son devoir envers Dieu; en se levant, il faut réciter le Notre-Père comme l’enseigne le Christ; et l’on est quitte pour toute la journée. Mais à répéter tout le temps la même chose, on risque de devenir fou et de s’abîmer le coeur.
— Ne parlez pas ainsi de ce saint livre, petit père. Ce ne sont pas de simples moines grecs qui l’ont écrit, mais d’antiques et saints personnages que votre Église aussi vénère, comme Antoine le Grand, Macaire le Grand, Marc l’Ascète, Jean Chrysostome et d’autres. Les moines de l’Inde et de Boukhara leur ont emprunté la technique de la prière du coeur, mais ils l’ont défigurée et gâtée, comme me l’a raconté mon starets. Dans la Philocalie, tous les enseignements sur la prière intérieure sont tirés de la Parole divine, de la sainte Bible, dans laquelle Jésus-Christ, tout en ordonnant de dire le Notre-Père, a aussi affirmé qu’il fallait prier sans cesse, en disant : Aime le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur et de tout ton esprit; observez, veillez et priez; vous serez en Moi, et Moi en vous. Et les saints Pères, citant le témoignage du Roi David dans les psaumes : Goûtez et voyez, combien bon est le Seigneur, l’interprètent en disant que le chrétien doit tout faire pour connaître la douceur de la prière, il doit sans cesse y chercher consolation et non se contenter de réciter une fois le Notre-Père. Tenez, je vais vous lire ce que les Pères disent de ceux qui n’essayent pas d’étudier la bienfaisante prière du coeur. Ils déclarent qu’ils commettent un triple péché, car 1-ils se mettent en contradiction avec les saintes Écritures; 2-ils n’admettent pas qu’il y ait pour l’âme un état supérieur et parfait : en se contentant des vertus extérieures, ils ignorent la faim et la soif de la justice et ils se privent de la béatitude en Dieu; 3-en considérant leurs vertus extérieures, ils tombent souvent dans le contentement de soi et dans la vanité.
— Tu lis là quelque chose d’élevé, dit l’intendant; mais comment, nous autres laïcs, pourrions-nous suivre une telle voie ?
— Tenez, je vais vous lire comment des hommes de bien ont pu, bien que laïcs, apprendre la prière constante.
Je pris dans la Philocalie le traité de Syméon le Nouveau Théologien sur le jeune Georges et je me mis à lire.
Cela plut à l’intendant et il me dit : – Donne-moi ce livre et je le lirai à mes moments libres. – Si vous voulez, je vous le donnerai pour un jour, mais pas plus, car je le lis sans cesse et je ne puis m’en passer. – Mais tu pourras au moins me copier ce passage; je te donnerai de l’argent. – Je n’ai pas besoin de votre argent, mais je le copierai avec joie, espérant que Dieu vous donnera du zèle pour la prière.
Je copiai immédiatement le passage que j’avais lu. Il le lut à sa femme et tous deux le trouvaient beau. A partir de ce jour, ils m’envoyèrent chercher de temps à autre. Je venais avec la Philocalie; je lisais, et ils écoutaient en prenant le thé. Un jour, ils me gardèrent à dîner. La femme de l’intendant, une aimable vieille dame, était avec nous et mangeait du poisson grillé. Soudain, elle avala une arête; malgré tous nos efforts, nous ne pûmes la libérer, elle avait très mal dans la gorge et deux heures après elle dut aller se coucher. On envoya chercher le médecin à trente verstes de là, et je rentrai à la maison tout attristé.
Pendant la nuit, comme je dormais légèrement, j’entendis soudain la voix de mon starets, sans voir personne; la voix me disait : ton patron t’a guéri, et tu ne peux rien faire pour l’intendante ? Dieu nous a ordonné de compatir aux malheurs du prochain. – Je l’aiderais avec joie, mais comment ? Je ne connais aucun remède. – Voici ce qu’il faut faire : elle a toujours eu un violent dégoût pour l’huile de ricin ; rien qu’à l’odeur, elle en a la nausée; aussi donne-lui une cuillerée d’huile de ricin, elle vomira, l’arête sortira, l’huile adoucira la blessure de sa gorge et elle guérira. – Et comment la ferai-je boire puisqu’elle en a horreur ? – Demande à l’intendant de lui tenir la tête et verse-lui de force le liquide dans la bouche.
Je sortis de mon sommeil et courus chez l’intendant, à qui je racontai tout en détail. Il me dit : – A quoi servira ton huile ? Elle a déjà la fièvre et le délire et son cou est tout enflé. Au fait, on peut toujours essayer; si l’huile ne fait pas de bien, elle ne fera en tout cas pas de mal.
Il versa de l’huile de ricin dans un petit verre et nous arrivâmes à la lui faire avaler. Immédiatement, elle eut un fort vomissement et elle cracha l’arête avec un peu de sang; elle se sentit mieux et s’endormit profondément.
Le lendemain matin, je vins aux nouvelles et la trouvai avec son mari en train de boire le thé; ils s’étonnaient de sa guérison et surtout de ce qui m’avait été dit en songe sur son dégoût pour l’huile de ricin, car ils n’en avaient jamais parlé à personne. Là-dessus arriva le médecin : l’intendante lui raconta comment elle avait été guérie et moi comment le paysan m’avait soigné les jambes. Le médecin déclara : – Ces deux cas ne sont pas surprenants : c’est une force de la nature qui a agi les deux fois, mais je vais les noter pour mémoire ; il sortit un crayon de sa poche et inscrivit quelques mots sur un carnet.
Le bruit se répandit bientôt que j’étais un devin, un guérisseur et un magicien ; on venait me voir de partout pour me consulter, on m’apportait des cadeaux et on commençait à me vénérer comme un saint. Au bout d’une semaine, je réfléchis à tout cela et j’eus peur de tomber dans la vanité et la dissipation. La nuit suivante, je quittai le village en secret.

(…)

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