Récits d’un pèlerin russe (19)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Guérisons merveilleuses.

Longtemps après, j’eus encore une aventure. Si vous voulez, je la raconterai.
Un jour, le 24 mars, je sentis un besoin insurmontable de communier aux Saints Mystères du Christ le jour consacré à la Mère de Dieu en souvenir de son Annonciation divine. Je demandai s’il y avait une église par là : on me dit qu’il y en avait une à trente verstes.
Je marchai le reste du jour et toute la nuit pour arriver à l’heure de matines. Le temps était des plus vilains, tantôt de la neige, tantôt de la pluie et de plus un fort vent et le froid. La route traversait un ruisseau et je n’avais pas fait quelques pas que la glace se brisa sous mes pieds, je tombai dans l’eau jusqu’à la ceinture. J’arrivai tout trempé aux matines, que j’écoutai, ainsi que la messe, pendant laquelle Dieu me permit de communier.

Pour passer ce jour dans la paix, sans rien qui troublât la joie spirituelle, je demandai au gardien de me laisser jusqu’au lendemain dans la logette de garde. Je passai toute cette journée dans une joie indicible et dans la paix du coeur ; j’étais étendu sur un banc dans cette cabane non chauffée comme si je reposais sur le sein d’Abraham : la prière agissait avec force. L’amour pour Jésus-Christ et pour la Mère de Dieu traversait mon coeur en vagues bienfaisantes, et il plongeait mon âme dans une extase consolante. Comme la nuit tombait, je sentis soudain une violente douleur dans les jambes et je me rappelai qu’elles étaient mouillées. Mais, repoussant cette distraction, je me replongeai dans la prière et je ne sentis plus le mal. Lorsqu’au matin, je voulus me lever, je ne pouvais plus remuer les jambes. Elles étaient sans force et aussi molles qu’une mèche de fouet; le garde me tira en bas du banc et je restai ainsi deux jours sans bouger. Le troisième jour, le garde me chassa de la baraque en disant : – Si tu meurs ici, il faudra encore courir et s’occuper de toi. J’arrivai à me traîner sur les mains jusqu’au perron de l’église où je restai couché. Je demeurai là environ deux jours. Les gens qui passaient ne faisaient pas la moindre attention ni à moi ni à mes demandes.
Enfin, un paysan s’approcha de moi et commença la causette. Au bout de quelque temps, il dit : – Que me donneras-tu ? Je vais te guérir. J’ai eu exactement la même chose et je connais un remède. – Je n’ai rien à te donner, lui répondis-je. – Et qu’est-ce qu’il y a dans ton sac ? – Rien que du pain sec et des livres. – Eh bien, tu travailleras chez moi pendant un été si je te guéris. – Je ne peux pas non plus travailler. Tu vois que je n’ai qu’un bras de valide. – Alors que sais-tu donc faire ? – Rien, sinon lire et écrire. – Ah ! écrire ! Eh bien, tu apprendras à écrire à mon garçon, il sait un peu lire et je voudrais qu’il écrive. Mais les maîtres demandent cher, vingt roubles pour savoir toute l’écriture.
Je m’arrangeai donc avec lui et, avec l’aide du gardien, ils me transportèrent chez le paysan où l’on me mit dans un vieux bain au fond de l’enclos.
Il commença alors à me soigner : il ramassa dans les champs, dans les cours et dans les trous à ordures une pleine mesure de vieux os de bêtes, d’oiseaux et de toutes sortes ; il les lava, les brisa en petits morceaux avec une pierre et les mit dans une grande marmite; il la coiffa d’un couvercle avec un trou et retourna le tout au-dessus d’un vase qu’il avait enfoncé en terre. Il enduisit soigneusement le fond de la marmite d’une couche épaisse de terre glaise et la couvrit de bûches qu’il laissa brûler pendant plus de vingt-quatre heures. En installant les bûches, il disait : – Tout ça va faire un goudron d’os. Le lendemain, il déterra le pot, dans lequel avait coulé par l’orifice du couvercle environ un litre d’un liquide épais, rougeâtre, huileux et sentant comme la viande fraîche; les os restés dans la marmite, de noirs et pourris qu’ils étaient, avaient maintenant une couleur aussi blanche et transparente que la nacre ou les perles. Cinq fois par jour je me frictionnai les jambes avec ce liquide. Et croyez-vous ? Le lendemain, je sentis que je pouvais remuer les doigts; le troisième jour, je pouvais plier les jambes, et le cinquième, je me tenais debout et marchais dans la cour appuyé sur un bâton. En une semaine, mes jambes étaient redevenues normales. J’en remerciai Dieu et me disais en moi-même : la sagesse de Dieu apparaît dans ses créatures ! Des os desséchés, ou pourris, déjà presque revenus à la terre, gardent en eux la force vitale, une couleur et une odeur ; ils exercent une action sur les corps vivants, auxquels ils peuvent rendre la vie ! C’est un gage de la Résurrection future. Si j’avais pu faire connaître cela au garde forestier chez qui j’ai vécu, et qui doutait de la Résurrection des corps !

(…)

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