Récits d’un pèlerin russe (18)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Au bout de dix verstes, je m’arrêtai pour la nuit dans un village. Il y avait là un paysan malade à mort. Je conseillai à sa famille de le faire communier aux Saints Mystères du Christ, et, le matin, ils envoyèrent chercher le prêtre au bourg. Je restai pour m’incliner devant les Saints Dons et prier pendant ce grand sacrement. J’étais assis sur un banc devant la maison pour guetter le prêtre.
Soudain, je vois accourir vers moi cette jeune fille que j’avais vue prier dans la chapelle.
— Comment es-tu venue jusqu’ici ? lui dis-je.
— Tout était prêt chez nous pour me marier avec le schismatique, et je me suis enfuie.
Puis, se jetant à mes pieds, elle s’écria :
— Oh ! par pitié, prends-moi avec toi et emmène-moi dans un couvent ; je ne veux pas me marier, je vivrai au couvent en récitant la prière de Jésus. On t’écoutera là-bas et on me prendra.
— Eh, dis-je, où veux-tu que je t’emmène ? Je ne connais pas un seul couvent par ici et comment te prendre avec moi sans passeport ? Nulle part tu ne pourras t’arrêter. Tout de suite on te découvrira; tu seras ramenée chez toi et punie pour vagabondage. Rentre plutôt à la maison et prie Dieu ; et si tu ne veux pas te marier, feins quelque incapacité. Cela s’appelle une feinte pieuse; c’est ainsi qu’ont agi la sainte mère de Clément, la bienheureuse Marina qui fit son salut dans un monastère d’hommes, et bien d’autres.
Pendant que nous étions ainsi à parler, nous vîmes quatre paysans dans une carriole, et ils galopaient droit sur nous. Ils s’emparèrent de la fille, la mirent dans la charrette et l’expédièrent avec l’un d’eux; les trois autres me lièrent les mains et me ramenèrent au bourg où j’avais passé l’été. A toutes mes explications, ils répondaient en criant : Ça va, petit saint, on t’apprendra à séduire les filles ! Vers le soir, ils me menèrent à la maison d’arrêt, on me mit les fers aux pieds et on m’enferma pour être jugé le lendemain matin. Le prêtre, ayant appris que j’étais en prison, vint me rendre visite; il m’apporta à souper, me consola et me dit qu’il prendrait ma défense et déclarerait en tant que confesseur que je n’avais pas les tendances qu’on croyait. Il resta un peu avec moi et s’en alla.
A l’approche de la nuit, le prévôt du canton vint à passer par là ; on lui raconta l’affaire. Il ordonna de convoquer l’assemblée communale et de m’amener à la maison de justice. Une fois entrés, nous restâmes debout à attendre. Soudain arriva le prévôt, déjà fort animé; il s’assit à la table en gardant sa casquette et cria :
— Eh, Épiphane, cette jeune personne, ta fille, n’a rien emporté de la maison ?
— Rien, petit père !
— Elle n’a fait aucune bêtise avec cet idiot ?
— Non, petit père !
— Alors, l’affaire est jugée et nous décidons : avec ta fille, arrange-toi comme tu l’entends; et ce gaillard, nous le prierons de filer demain après l’avoir solidement corrigé pour qu’il ne remette plus les pieds ici. Et voilà !
Sur ces paroles, le prévôt se leva et s’en alla dormir; moi, on me ramena à la prison. Le lendemain de bonne heure, il vint deux paysans qui me fouettèrent et je fus libéré; je m’en allai, remerciant le Seigneur, qui m’avait permis de souffrir en Son nom. Cela me consolait et m’incitait encore plus à la prière.
Tous ces événements ne me chagrinèrent pas du tout; c’était comme s’ils concernaient quelqu’un d’autre et que j’en fusse le spectateur; même pendant qu’on me fouettait, j’arrivai à le supporter; la prière, réjouissant mon coeur, ne me permettait pas de faire attention à autre chose.
Au bout de quatre verstes, je rencontrai la mère de la jeune fille, qui revenait du marché. Elle s’arrêta et me dit :
– Notre fiancé nous a lâchés. Il s’est fâché contre Akoulka, vois-tu, parce qu’elle s’était enfuie.
Puis elle me donna du pain et un gâteau, et je repris ma route.
Le temps était sec et je n’avais pas envie de coucher dans un village; j’aperçus deux meules de foin dans la forêt et je m’installai pour y passer la nuit. Je m’endormis et me mis à rêver que j’allais sur la route en lisant les chapitres de saint Antoine le Grand dans la Philocalie. Soudain, le starets me rejoint et me dit : – Ce n’est pas là qu’il faut lire, et il m’indique le trente-cinquième chapitre de Jean de Karpathos dans lequel il est écrit : parfois le disciple est livré au déshonneur et supporte des épreuves pour ceux qu’il a aidés spirituellement. Et il me montra encore le chapitre 41 où il est dit : tous ceux qui se livrent plus ardemment à la prière sont la proie de tentations terribles et épuisantes.
Puis il me dit :
— Prends courage et ne sois pas abattu ! Rappelle-toi les paroles de l’Apôtre : Celui qui est en vous est plus grand que celui qui est dans le monde. Tu as maintenant connu par expérience qu’il n’y a pas de tentation qui soit au-dessus des forces de l’homme. Car avec la tentation, Dieu prépare aussi l’heureuse issue. C’est par l’espoir en l’aide du Seigneur qu’ont été soutenus les saints qui n’ont pas seulement passé leur vie à prier, mais ont cherché, par amour, à enseigner et à éclairer les autres. Voici ce que dit à ce sujet saint Grégoire de Thessalonique : « Il ne nous suffit pas de prier sans cesse selon le commandement divin, mais il nous faut exposer cet enseignement à tous, moines, laïcs, intelligents ou simples, hommes, femmes ou enfants, afin d’éveiller en eux le zèle pour la prière intérieure. » Le bienheureux Calliste Telicoudas s’exprime de la même façon : « L’activité spirituelle (c’est-à-dire la prière intérieure), dit-il, la connaissance contemplative et les moyens pour élever l’âme ne doivent pas être gardés pour soi seul, mais il faut les communiquer par l’écriture ou par le discours pour le bien et l’amour de tous. Et la parole de Dieu déclare que le frère aidé par son frère est comme une ville haute et forte. Il faut seulement fuir de tout son pouvoir la vanité et veiller à ce que le bon grain de l’enseignement divin ne soit pas emporté par le vent. »
Au réveil, je sentis dans mon coeur une grande joie et dans mon âme une force nouvelle. Et je poursuivis ma route.

(…)

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