Récits d’un pèlerin russe (17)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

La jeune fille du village.

Une autre fois, au printemps, j’arrivai dans un bourg et m’arrêtai chez le prêtre. C’était un homme excellent et qui vivait seul. Je passai trois jours chez lui. Après m’avoir examiné pendant ce temps, il me dit :
— Reste donc chez moi, je te donnerai un salaire; j’ai besoin d’un homme sûr. Tu as remarqué qu’on construit une nouvelle église en pierre près de l’ancienne qui est en bois. Je ne peux trouver quelqu’un de consciencieux pour surveiller les ouvriers et pour se tenir dans la chapelle afin de recueillir les dons pour la construction; je vois que tu en serais capable et que cette existence te conviendrait fort bien; tu serais seul dans la chapelle à prier Dieu, il y a là un réduit isolé dans lequel on peut se tenir. Reste, je t’en prie, au moins jusqu’à ce que l’église soit terminée.
Je me défendis longtemps, mais enfin je dus céder à la prière instante du prêtre. Je restai donc pour l’été jusqu’à l’automne, et je m’installai dans la chapelle. Au début, j’eus assez de tranquillité et je pus m’exercer à la prière, mais, les jours de fête surtout, il venait beaucoup de monde, les uns pour prier, d’autres pour bâiller, d’autres encore pour chiper quelque chose dans l’assiette aux sous. Et comme je lisais parfois la Bible ou la Philocalie, certains des visiteurs engageaient conversation avec moi, d’autres me demandaient de leur faire un peu la lecture.
Au bout de quelque temps, je remarquai qu’une jeune fille du pays venait souvent à la chapelle et y restait longtemps à prier. En prêtant l’oreille à ce qu’elle marmottait, je découvris qu’elle disait d’étranges prières, certaines étaient toutes défigurées. Je lui demandai : – Qui t’a appris cela ? Elle me dit que c’était sa mère qui était orthodoxe, tandis que son père était un schismatique de la secte des sans-prêtres. Cette situation me parut triste et je lui conseillai de réciter les prières correctement, d’après la tradition de la sainte Église : Je lui appris le « Notre-Père » et le « Je vous salue, Marie ». A la fin, je lui dis : récite surtout la prière de Jésus ; elle nous rapproche de Dieu plus que toutes les autres prières et tu en obtiendras le salut de ton âme. La jeune fille m’écouta avec attention et agit simplement d’après mes conseils. Et croyez-vous ? Quelque temps après, elle m’annonça qu’elle s’était habituée à la prière de Jésus et qu’elle sentait le désir de la répéter sans cesse, si possible; lorsqu’elle priait, elle sentait de l’agrément et finalement de la joie, ainsi que le désir de prier encore. Je me réjouis de cela et lui conseillai de continuer à prier toujours plus, en invoquant le nom de Jésus-Christ.
La fin de l’été approchait ; beaucoup de visiteurs de la chapelle venaient me trouver, non plus seulement pour demander un conseil ou une lecture, mais pour raconter leurs chagrins domestiques et même pour savoir comment retrouver les objets perdus; visiblement, certains d’entre eux me prenaient pour un sorcier. Un jour enfin, cette jeune fille accourut toute malheureuse, pour demander ce qu’elle devait faire. Son père voulait la marier malgré elle à un schismatique comme lui et l’officiant serait un paysan. Est-ce là le mariage légal ? s’écriait-elle ; ce n’est rien d’autre que la débauche ! Je veux m’enfuir en suivant le regard de mes yeux. Je lui dis : – Et où t’enfuiras-tu ? On te retrouvera toujours. Par le temps qui court, tu ne pourras te cacher nulle part sans papiers, on arrivera facilement jusqu’à toi ; il vaut mieux prier Dieu avec zèle pour qu’il brise par Ses voies la résolution de ton père et garde ton âme du péché et de l’hérésie. Cela sera meilleur que ton idée de fuite.
Le temps s’écoulait, le bruit et les distractions me devenaient toujours plus pénibles. Enfin l’été s’acheva; je décidai d’abandonner la chapelle et de reprendre ma route comme auparavant. J’allai chez le prêtre et lui dis :
— Mon père, vous connaissez mes dispositions. J’ai besoin de calme pour m’occuper à la prière, et ici je ne trouve que trouble et distractions. J’ai accompli ce que vous m’aviez demandé, je suis resté tout l’été : maintenant, laissez-moi aller et bénissez ma route solitaire.
Le prêtre ne voulait pas me lâcher et me pressa par un discours :
— Qu’est-ce qui peut t’empêcher de prier ici ? Tu n’as rien à faire qu’à demeurer dans la chapelle, et tu trouves ton pain tout prêt. Prie là-bas nuit et jour si tu veux; vis avec Dieu ! Tu es capable et utile ici, tu ne dis pas de bêtises avec les visiteurs, tu es fidèle et honnête et tu assures des revenus à l’église de Dieu. C’est meilleur aux yeux du Seigneur que ta prière solitaire. Pourquoi rester toujours seul ? Avec les gens on prie bien plus gaîment. Dieu n’a pas créé l’homme pour qu’il ne connaisse que soi-même, mais pour que chacun aide son prochain, se conduisant l’un l’autre vers le salut, chacun selon ce qu’il peut. Regarde les saints et les docteurs oecuméniques, ils étaient jour et nuit en mouvement et en souci pour l’Église, ils prêchaient partout et ne restaient pas dans la solitude, à se cacher de leurs frères.
— Chacun reçoit de Dieu le don qui convient, mon père; beaucoup ont prêché aux foules, et beaucoup ont vécu dans la solitude. Chacun agissait selon son inclination et croyait que c’était la voie du salut, indiquée par Dieu lui-même. Mais comment expliquerez-vous que tant de saints aient délaissé toutes les dignités et les honneurs de l’Église et se soient enfuis au désert, pour ne pas être tentés dans le monde ? Saint Isaac le Syrien a abandonné ainsi ses fidèles et le bienheureux Athanase l’Athonite a quitté son monastère; ils considéraient ces lieux comme trop séduisants et croyaient véritablement à la parole de Jésus-Christ : Que sert à l’homme de gagner le monde, s’il vient à perdre son âme ?
— Mais c’est qu’ils étaient de grands saints, repartit le prêtre.
— Si des saints se gardaient avec tant de soin du contact des hommes, répondis-je, que ne doit pas faire un malheureux pécheur !
Enfin, je dis adieu à ce bon prêtre et nous nous séparâmes affectueusement.

(…)

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