Le conte du porc (6)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Elle marcha, marcha, toujours droit devant elle, parmi les steppes, une année entière, jusqu’à ce qu’elle arriva dans un lieu sauvage, tout à fait inconnu. Là, elle aperçut une cabane cachée, dont le chaume couvert de mousse annonçait le vieil âge. Elle frappa à la porte; une voix chevrotante répondit du dedans :
— Qui est là?
— C’est moi, dit la voyageuse, une pauvre âme égarée.
— Si tu es une âme de bien, approche; sinon, sauve-toi, car j’ai une chienne aux dents d’acier; et, lâchée après toi, elle te mettrait en pièces!
— Je suis une âme de bien, petite mère!
Alors on lui ouvrit la porte et elle entra.
— Ah ça, ma fille, quel vent t’a amenée chez moi et comment es-tu venue jusqu’ici, où l’oiseau-mage lui-même n’a jamais pu pénétrer et encore moins une créature humaine (1)?
La voyageuse soupira profondément et dit :
— C’est pour mes péchés, petite mère, que je suis venue ici. Je cherche le monastère du Saint-Encens, et je ne sais dans quel coin du monde il se trouve,
— Eh bien, tu as encore un brin de chance, ma fille, en tombant justement chez moi ! je suis sainte Mercredi, et tu auras pour sûr déjà entendu mon nom.
— Ton nom, petite mère, oui, je l’ai entendu ; mais il ne me serait jamais passé par la tête que tu fusses de ce monde !
— Eh bien, tu vois; et dire que l’homme se plaint toujours de son sort !Puis sainte Mercredi jeta un cri retentissant.
Aussitôt tous les sujets de son empire accoururent autour d’elle. Elle s’enquit auprès d’eux du monastère du Saint-Encens, mais tous répondirent d’une seule voix qu’ils n’en avaient même jamais entendu le nom. Sainte Mercredi s’en montra fort contrariée. Mais n’y pouvant rien, elle s’en tira en donnant à la voyageuse, comme provision de route, un petit pain et un doigt de vin; puis elle lui remit encore une quenouille d’or qui filait toute seule, et très gentille ajouta :
— Prends aussi cette quenouille; elle pourra te servir à l’occasion.
Enfin elle la congédia, en la dirigeant vers sainte Vendredi sa sœur aînée.
De nouveau la voyageuse partit, et elle marcha une année encore, à travers des plaines sauvages et inconnues, jusqu’à ce qu’elle arriva chez sainte Vendredi. Et là, il lui advînt comme chez sainte Mercredi, sauf que sainte Vendredi lui donna, outre un petit pain et un doigt de vin, un fuseau d*or qui tournait tout seul; puis, avec autant de prévenance que de bonté, elle la mit sur le chemin de sainte Dimanche, sa sœur aînée.
Et la voyageuse de partir derechef et de marcher toute une année encore, à travers des solitudes plus désolées, si c’est possible, que celles d’avant. Et comme elle était grosse de la troisième année, c’est à grand peine qu’elle se traîna jusque chez sainte Dimanche.
Sainte Dimanche l’accueillit avec le même empressement et avec la même bonne grâce que ses soeurs cadettes. Prise de compassion pour cette pauvre malheureuse tant éprouvée, elle jeta de toutes ses forces un cri unique; et aussitôt toutes les créatures vivantes, celles de la terre, celles de l’air et celles de l’eau, se rassemblèrent autour d elle. Et sainte Dimanche leur demanda, avec toute l’autorité qui lui était propre, si quelqu’une d’entre elles ne savait pas en quel endroit du monde se trouvait le monastère du Saint-Encens, Mais toutes lui répondirent à l’unisson qu’il ne leur était jamais arrivé d’en ouïr le nom.
Alors sainte Dimanche soupira du fond de son cœur et dit, en couvrant la malheureuse d’un regard de pitié :
— Il paraît, ma fille, que la malédiction de Dieu ou quelque autre mauvais sort pèse sur toi, pour avoir si peu de chance à trouver ce que tu cherches; car tu es ici aux confins d’un monde inconnu, même à moi; et qui voudrait pousser plus avant, n’y parviendrait point, pas plus toi que tout autre.

(…)

(1) Cet oiseau-mage qui ne peut pénétrer dans la forêt nocturne où est caché le monastère du Saint-Encens, n’est autre qu’un phénix solaire, (Voir les Douze Filles de l’Empereur.)

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