Le conte du porc (5)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Après une semaine ou deux, la jeune mariée eut l’ennui de ses parents et s’en alla les visiter; mais elle eut soin de laisser son mari au logis, car elle n’osait sortir avec lui.
Ce fut pour les parents une grande joie de la revoir et ils lui demandèrent des nouvelles de son ménage. Elle leur dit les choses comme elles étaient; alors l’empereur lui donna de sages conseils :
— Écoute, ma chérie, que le diable ne te pousse pas à faire quelque chagrin à ton mari! Cela pourrait attirer sur toi de grands malheurs; car, d’après ce que je vois cet homme — quel qu’il soit — possède un pouvoir peu commun, bien au-dessus de notre entendement, puisqu’il a fait des choses qui dépassent les forces humaines.
Quelques minutes plus tard, la mère et la fille sortirent au jardin pour se promener, et la mère donna à sa fille de tout autres conseils :
— Ma chérie, quelle vie que la tienne, si tu ne peux même pas sortir dans le monde avec ton mari! Voici mon idée, à moi : fais en sorte qu’il y ait toujours un grand feu dans le poêle et quand ton mari sera bien endormi, prends sa peau de cochon et jette-la au feu; elle brûlera et tu en seras débarrassée une fois pour toutes.
— C’est juste, ma mère; je n’aurais jamais trouvé la pareille toute seule !

Dès que la jeune impératrice fut rentrée à la maison, elle ordonna de chauffer le poêle à blanc, et quand son mari fut bien endormi, elle prit la peau de cochon dans le coin où il la posait le soir, et la jeta au feu. Alors les poils commencèrent à flamber et la peau à rôtir, puis à se ratatiner, jusqu’à ce qu’il n’en resta plus que les cendres. Et il se fit dans la chambre une puanteur si horrible, que le mari se réveilla en sursaut, sauta à bas du lit et s’en alla, tout désolé, regarder dans le poêle. Et quand il comprit son malheur, il pleura toutes les larmes de son corps, en s’écriant :
— Ah! sotte pécore de femme, qu’as-tu fait là ! Si quelqu’un t’y a poussée, mal t’en à pris de l’écouter; et si tu l’as fait de ta tête, bien folle ta tête !
A ces mots, la jeune femme se sentit les flancs tout à coup serrés dans une ceinture de fer. Et son mari de lui dire :
— Quand je poserai ma main droite sur ton nombril, qu’alors seulement cette ceinture crève, et qu’alors aussi le fils dont tu es grosse, sorte de ton ventre ! Voilà pour t’apprendre à écouter les avis d’autrui; car, pour les avoir écoutés, tu as navré ces deux pauvres vieux, et du même coup tu nous a jetés dans le malheur, toi et moi! Et si jamais tu veux revoir ton époux, sache que je me nomme Fêt-Frumos et va me chercher au monastère de Saint-Encens (1)!

A peine eut-il fini de parler, qu’un vent effroyable se leva et emporta dans un tourbillon le gendre du vieil empereur, loin de tous les regards. Au même instant, le pont enchanté s’effondra et soudain aussi le palais merveilleux qu’habitaient les deux vieux et leur bru, se transforma de nouveau, avec tous ses trésors et toutes ses magnificences, en la pauvre hutte qu’il était auparavant. Alors les deux vieux, voyant le grand malheur survenu et leur bru tombée dans le besoin, commencèrent à lui faire des reproches, les larmes aux yeux, et finirent par lui dire, sans plus de pitié de s’en aller où bon lui semblerait, qu’ils n’avaient plus de quoi la garder.
Désormais sans feu ni lieu, plus malheureuse que les pierres, la pauvrette ne savait que devenir. Retourner chez ses parents? Elle craignait trop les réprimandes de son père et les railleries des méchantes langues. Rester où elle était? Les deux vieux ne voulaient plus d’elle, n’ayant même pas de quoi se mettre sons la dent, et d’ailleurs elle en avait par-dessus les oreilles de leurs reproches. A la fin des fins, elle se décida à courir le monde pour retrouver son mari. A la garde de Dieu!
Et elle se mit en route du côté où se portèrent ses regards.

(…)

(1) La concordance avec le conte italien est frappante : « La nuit venue, la reine s’en alla dormir dans son lit. A l’heure de minuit, elle entendit les vitres de la fenêtre se briser, et il entra dans sa chambre un beau jeune homme, mais avec le visage tout ensanglanté (des piqûres de la fourchette). Et il lui dit : « Si tu ne m’avais pas traité de la sorte, nous aurions joui de la vie ensemble; maintenant il n’en sera rien, et tu mourras sur l’heure de ma main » (Il Figliulo del re, maiale, passim.)

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