Le conte du porc (4)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Or, vers le soir, quand le vieux et le porc arrivèrent à la maison, accompagnés des gardes, la vieille fut prise d*une peur bleue et se mit à se désespérer :
— Malheur à moi, mon vieux! Quelle garnison tu viens loger chez nous! Qu’ai-je à faire de gendarmes par ici !
— C’est bien à toi de me le demander! A qui la faute? Est-ce de mon chef que j’ai couru par monts et par vaux, pour te rapporter, vaille que vaille, des enfants trouvés?… Ces gendarmes, mais ce n’est pas moi qui les ai amenés; c’est bel et bien eux qui m’ont ramené, moi ! Et pour ma pauvre tète, il est écrit que demain elle ne sera plus où elle est à présent ! Dans quel bourbier me suis-je fourré, et pour en avoir agi à ta tête, vieille caboche de mule!
Cependant le cochon rôdait en reniflant par la chambre, cherchant pitance, sans plus se soucier du tracas qu’il causait. Les vieux se querellèrent a s’égosiller jusqu’au petit jour, et, à bout de bave, ils s’endormirent enfin en maugréant. 
Alors le cochon monta avec précaution sur le banc, enfonça la vessie de la fenêtre (1) et souffla au loin de ses narines. Il en sortit deux jets de feu qui allaient de la hutte du bonhomme — qui maintenant n’était plus une hutte — jusqu’au palais de l’empereur. Et le pont, avec toutes les choses ordonnées, se trouva fait, sans compter que la hutte s’était changée en un palais plus magnifique que celui de l’empereur lui-même.
Et tout à coup le vieux et la vieille se réveillèrent vêtus de pourpre et de soie, ayant autour d’eux tous les trésors du monde. Quant au cochon, c’est sur des tapis précieux, étalés de tous côtés qu’il jouait et se vautrait.
Au même moment, il se fit un grand remue-ménage à la cour de l’empereur, et l’empereur et sa compagnie furent saisis d’effroi en voyant ces merveilles. Craignant qu’il ne lui arrivât malheur, l’empereur tint conseil et décida d’accorder sa fille au fils du vieux et de la vieille, et de la leur envoyer sur-le-champ ; car l’empereur, tout empereur qu’il était, n’avait plus pour l’instant qu’une seule chose en tête, — la peur, qui n’est jamais une bonne chose.
Et on ne célébra pas de noce, car avec qui l’aurait-on faite (2)?
La fille de l’empereur, dès qu’elle arriva chez son fiancé, prit plaisir au palais et aux beaux-parents; mais quand elle aperçut son mari, elle resta clouée sur place : puis, haussant les épaules elle se dit en son cœur :
— Puisque Dieu et mes parents l’ont voulu ainsi, ainsi soit-il!
Et elle vaqua au train de la maison.
Or, pendant toute la journée, le porc gambadait par la chambre, suivant son habitude ; mais le soir, au coucher, il quittait sa peau de cochon et se transformait en un fils d’empereur, très beau. Et au bout de peu de temps, sa femme s’habitua à lui si bien, qu’elle ne le trouva plus aussi répugnant.

(…)

(1) Il y a encore dans certains villages pauvres, des maisons fort primitives qui correspondent exactement à la hotte indo-germanique des premiers âges, telle qu’on la retrouve dans la forme des sarcophages anciens et dans les bas-reliefs de la colonne Trajane. Pour toute cheminée, un trou dans le toit; pour toute fenêtre, un trou dans le mur en pisé, fermé, en place de vitres par des vessies.
(2) Le meunier du conte cité consentit à donner sa fille aînée au fils du roi, et la fille à l’épouser par l’ambition de de devenir reine. Le conteur italien, moins sérieux que le conteur oriental, n’a pas reculé devant la description de ce repas de noces hybride et burlesque. « On fit donc le déjeuner des épousailles et pendant qu’ils mangeaient, le cochon eut à chaque instant la tentation de fourrer son groin dans le plat de l’épousée, mais elle, d’un coup de fourchette, le remettait à l’ordre et elle lui piqua le groin tant et si bien qu’elle le mit tout en sang ». (Il Figliulo del re, maiale, passim.)

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