Le conte du porc (3)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Le vieux n’ayant plus rien à dire, peigna sa barbe avec soin, prit son bâton de vieillesse, quitta la maison et s’achemina du côté du grand empire. Arrivé en ville, il se redressa de son mieux et marcha droit vers le palais de l’empereur. Une des sentinelles, le voyant bayer aux corneilles devant la porte, lui demanda :
— Que cherches-tu par ici, le vieux?
— Moi? J’ai affaire à l’empereur; mon fils gage de bâtir le pont.
Le garde, connaissant sa consigne, ne pipa mot; il prit le vieux par la main et le mena droit en face de l’empereur qui l’interrogea ;
— Que veux-tu de moi, mon bonhomme?
— Que vous viviez longtemps en paix, très lumineux et très puissant empereur! Mon fils ayant ouï dire que vous aviez une fille à marier, m’a envoyé porter à la connaissance de votre Hautesse qu’il pourra peut-être vous faire le pont.
— Le peut-il, qu’il le fasse, mon vieux, et que ma fille et la moitié de mon empire soient à lui; sinon, tu as appris ce qui l’attend et ce que d’autres, de meilleure souche que lui, ont pâti. Si donc ton fils veut tenir la gageure, pars et ramène-le-moi; autrement reste dans ton village et ne te mets plus martel en tête !
Le vieux , entendant cela de la bouche même de l’empereur, s’inclina jusqu’à terre; ensuite il sortit et retourna à la maison pour quérir son fils.
Aussitôt arrivé, il lui rapporta ce qu’avait dit l’empereur. Alors le cochon devint fou de joie et commença à cabrioler par la hutte, se lança par dessous les bancs et même renversa la vaisselle du groin, en s’écriant :
— Partons vite, petit père, que l’empereur me voie (1)!
A l’ouïe de ces paroles, la vieille se mit à pleurer et à se lamenter :
— Je ne compte pour rien, parait- il, dans ce monde, moi! Jusqu’à présent je n’ai fait que peiner pour l’élever et le préserver de tout mal, et maintenant je vois bien que je vais rester sans lui !
Et tout en geignant, elle tomba en pâmoison de colère.
Mais le vieux, sans longs discours, coiffa son bonnet, le tira par-dessus ses oreilles, saisit son bâton et sortit en disant :
— Viens, mon petit, viens avec ton père, que nous ramenions une bru à ta mère !
Ravi d’aise, le cochon fît une ronde encore plus folle sous les bancs; puis il partit à son tour en trottinant derrière le vieux, à quelques pas de distance, non sans grogner et renifler par terre, comme font tous les cochons.
A peine arrivèrent-îls devant le palais de l’empereur que tous les gardes se mirent à s’entre-regarder en pouffant de rire.
— Ah ça, le vieux, quel compagnon nous amènes-tu là? interrogea l’un d’eux.
— Mais c’est notre fils pardieu ! qui gage de bâtir le pont de l’empereur.
— Pour le coup, mon bonhomme, tu as la tète à l’envers, fit une vieille sentinelle, et tu as sans doute bien envie de la perdre pour en finir avec les mauvais jours !
— Et quand ce serait? Ce qui est écrit est écrit, et comme que comme, il faut bien qu’on meure une fois!
— Décidément, le vieux, ça saute aux yeux : tu cherches la lune en plein midi avec une lanterne, observèrent tous les gardes ensemble.
Et puis après, que vous en chaut, à vous autres? Vous feriez mieux de fermer le bec et de prévenir l’empereur que nous sommes là à nous morfondre, répliqua le vieux.
Les sentinelles alors se concertèrent, en haussant les épaules. A bout de conseils, l’une d’elles s’en alla prévenir l’empereur de l’arrivée des nouveaux prétendants, un vieux avec un cochon.
Alors l’empereur les fit mander auprès de lui.
Le vieux, en entrant, s’inclina jusqu’à terre et resta, intimidé, sur le seuil ; le cochon, lui, trottina de l’avant sur les tapis, en grognant et en reniflant l’air de la chambre.
Devant tant d’outrecuidance, l’empereur ne savait plus s’il devait rire ou se fâcher tout rouge, et il finit par dire :
— Ah ça, le vieux, quand tu es venu naguère, tu semblais avoir tout ton bon sens. Mais à quoi songes-tu aujourd’hui de courir ainsi le monde avec des cochons à tes trousses? Et qui t’a mis entête de te gausser justement de moi ?
— Dieu préserve! pas même en pensée, très-haut empereur! Mais, que votre clairvoyance
me pardonne : c’est là le fils qui m’a envoyé après vous et dont je vous ai parlé l’autre jour, s’il vous en souvient encore.
— Comment, c’est lui qui prétend me faire le pont?
— Lui-même, sire ; nous l’espérons avec l’aide de Dieu.
— A d’autres, mon bonhomme ! Mais soit, va pour le porc! Emmène-le donc; et si, demain
matin, le pont n’est pas terminé, sache bien que ta tête roulera là où sont tes pieds! As-tu compris ?
— Le Ciel est plein de miséricorde, Sire, et s’il arrive, ne vous déplaise, que votre souhait soit accompli, alors demain vous nous enverrez la petite à la maison.
A ces mots le vieux s’inclina suivant l’usage, reprit son cochon, sortit et regagna sa hutte, suivi de quelques gardes que l’empereur avait chargés de veiller sur lui, pour voir ce que tout cela voulait dire; car on jasait, on riait et on s’étonnait fort, au palais et ailleurs, de cette aventure sans pareille dans l’histoire.

(…)

(1) « Un jour le roi (du conte italien) était à table et sentit tout le palais s’ébranler, qu’on eût dit un tremblement de terre. Les domestiques allèrent voir de quoi il retournait et virent le cochon qui gambadait dans une chambre, avec tant d’ardeur que par moment il atteignait dans ses sauts le plafond, lis lui demandèrent ce qu’il avait; il répondit qu’il voulait prendre femme et désirait la fille aînée d’un meunier qui en avait trois ». (Il Figliulo del re, maiale, passim.)

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