Marina Samoilă : Poèmes pour le retour du Petit Prince

« Si alors un enfant vient à vous, s’il rit, s’il a des cheveux d’or, s’il ne répond pas quand on l’interroge, vous devinerez bien qui il est…
Ecrivez-moi vite qu’il est revenu… »

Antoine de Saint-Exupéry.

La Roumanie est un pays latin et francophone. Le français est la langue étrangère par excellence dans ce pays, où on l’apprend dès l’école primaire, et nombreux sont ceux qui connaissent les classiques français, Victor Hugo en tête, et peuvent les réciter en langue originale. Marina Samoilă est une francophone convaincue, qui parle un excellent français. Adepte de notre culture, elle nous livre là un de ses plus beaux récits. Poète d’une grande sensibilité, humaniste cultivée, femme amoureuse de la vie, dont le sens reste caché aux yeux de celui qui ne sait pas voir avec son cœur, qui ne sait pas s’ouvrir à l’autre. C’est donc Antoine de Saint –Exupéry qui fait le lien entre ce pays lointain et notre belle culture française, réunis là dans un espace poétique francophone qui prend alors toute sa valeur culturelle et humaine, dans un message universel d’amour et d’espoir.

Nicole Pottier.

***

« A ma mère, à mon père, à mon mari, à mon fils et à toi.
Aux enfants qu’ils ont été autrefois.
A mes étoiles – TAPAGA
à Tous les Adultes Pour un Amour plus Grand d’Autrui


« Il était une fois un Petit prince
qui vivait sur une planète
à peine plus grande que lui
qui avait besoin
d’un ami…
» 

Combien parmi les grandes personnes d’aujourd’hui se souviennent encore d’avoir lu, d’avoir vécu et d’avoir compris l’histoire du Petit Prince, que nous offrit Antoine de Saint-Exupéry ?
Mon souhait, lorsque j’écrivais, était de remémorer l’histoire, de déposer à nouveau, d’une autre manière, entre les mains des grandes personnes d’aujourd’hui la semence qui n’a peut-être pas encore germé. Tu n’as même pas besoin de t’en occuper, mais seulement de croire qu’elle peut germer en toi et en autrui.
Te souviens-tu ?
« Les gens ont des étoiles qui sont pas les mêmes. Pour les uns, qui voyagent, les étoiles sont des guides. Pour d’autres, elles ne sont rien que de petites lumières. Pour mon businessman elles étaient de l’or. Mais toutes ces étoiles-là se taisent. Toi, tu auras des étoiles comme personne n’en a…
Quand tu regarderas le ciel, la nuit, puisque j’habiterai dans l’une d’elles, puisque je rirai dans l’une d’elles, alors ce sera pour toi comme si riaient toutes les étoiles. Tu auras, toi, des étoiles qui savent rire !
et quand tu seras consolé (on se console toujours) tu seras content de m’avoir connu. Tu seras toujours mon ami. Tu auras envie de rire avec moi. Et tu ouvriras parfois ta fenêtre, comme ça, pour le plaisir… Et tes amis seront bien étonnés de te voir rire en regardant le ciel. Alors tu leur diras : « Oui, les étoiles, ça me fait toujours rire ! » Et ils te croiront fou. Je t’aurai joué un bien vilain tour…
Et ce sera comme si je t’avais donné, au lieu d’étoiles, des tas de petits grelots qui savent rire… »
Dans la multitude de grelots qui vont rire, je le sais, offerts par le Petit Prince, j’ai voulu en ajouter un, pour chacun d’entre vous.
N’oublions pas de regarder le ciel et de rire !

« Ecrivez-moi vite qu’il est revenu… »

Cher Antoine,

Je t’écris, comme tu me l’avais demandé,
Pour te dire qu’il est de retour
Pas sous la même étoile,
Peut-être pas sur la même côte,
Mais le Petit Prince est revenu
Dans un autre désert:
Il voyage chez nous,
Dans l’Est, avec Don Quichotte.
On le reconnaît facilement,
Il n’a pas changé: les cheveux d’or,
Un foulard autour du cou,
Il questionne mais ne répond jamais
Et il rit, ce rire, te rappelles-tu?
« Comme un puits dans le désert »,
Un rire éclatant dans le désert comme un puits.

Il semble qu’il est revenu il y a cinq ans,
Je n’ai pas eu la force de t’écrire immédiatement
(Pourtant ce n’est pas long cinq ans
Après avoir attendu si longtemps)
Et pour comprimer l’infini, voilà l’histoire:
Il a été dans les rues,
Frère de nos autres enfants,
Une fleur dans sa main,
Brave comme tu le connais,
Défiant la menace des fusils assassins,
Et oubliant ce simple raisonnement:
Même si sur la Terre est plus long le chemin,
« Droit devant soi on ne peut pas aller bien loin… »
Maintenant sa rose continue à pousser
Au pied de la Croix de l’Université.

Au début, peu ont compris.
Mais au bout de quelques mois
Nous nous sommes retrouvés dans les rues,
Sous les mêmes étoiles,
Riant sous le même toit.
Aujourd’hui, encore plus nombreux,
On ouvre les fenêtres sur la nuit
Et nous rions tous,
Bien certains que la nuit porte
Notre rire vers le Petit Prince
Et vers Don Quichotte.

« S’il vous plaît…dessine-moi un mouton! »

C’est ici le pré, ici la rivière,
Les fleurs, le soleil, le blé.
Ici la taupe a bâtit sa taupinière.

Aux alentours c’est pareil:
Les gens, les amis, oubliés,
Bâtissent éperdument leur solitude.
Pas sous la terre, mais en plein vent
Nous ravageons notre cité:
On commence par le mur de mots –
Débauchés, sifflants, enragés.
Puis les tympans, devenus épais
Par la pression du trop grand bruit.
Le regard – opaque, retourné vers soi,
L’odorat – par la puanteur engourdi,
La peau – en parchemin poussiéreux et fané,
Le goût – saumâtre, de sang et d’os,
Le seul qui nous inonde le palais.

C’est ici le pré, ici la rivière,
Les fleurs, le soleil, le blé.
Ici nous avons tout gâché.
S’il vous plaît…détruis-moi cette cité
Le mouton qu’il me faut
Est dedans, égaré.

« Sire… sur quoi régnez-vous? »

Tu sais, les graines de baobab
Peuvent pousser même en toi
Et le buveur qui boit
Pour oublier qu’il a trop bu
Peut vivre au bout de ta langue,
Dans une de tes papilles.
Le businessman qui compte les étoiles
Pour mieux les posséder
Et ignore le plaisir
De simplement les regarder
Peut être celui-ci vit
Dans ton index, celui qui écrit.
Si tu as un peu de chance,
L’allumeur avec sa consigne désuète
Peut apporter la lumière en toi, quelques fois.
Le vaniteux, tu le retrouveras
Dans le lobe occipital, derrière tes pensées,
Jamais complètement silencieux, toujours vexé.
Le géographe, tu le connais précisément
A chaque incertitude, quand,
Les catastrophes se déroulant bien loin de toi,
Tu ne t’arrêtes pas en tremblant.
La fleur pour laquelle tu es prêt à tuer
Ce qui est moche en toi, comme en échenillant,
La pensée-serpent, qui peut t’assommer
En te laissant partir très loin,
Le renard-ami, apprivoisé,
Caressant la couleur du blé,
Tu retrouveras tout ça
En riant vers les étoiles
Et regardant bien en toi.
Tu sens? Les autres sont en toi, si nombreux,
Si nombreux…En toi c’est tout,
Tu ne peux pas en douter.
Sire…sur quoi régnez-vous ?

« Qu’est-ce que signifie admirer ? »

Elle venait de passer.
Seules les traces sont restées
Dans la poussière de la ruelle,
L’éclat inégal.

Sous la lumière de la lune,
Auprès de l’arbre tout blanc
La dernière Licorne
Regarde la pointe de ses sabots.
La dernière Licorne,
Le dos cabré,
La crinière auréolée
D’une poudre astrale.

Le croissant de la lune,
La corne de la Licorne –
Jumelage vertical.

Le matin,
Au bout de la ruelle,
Le dos efflanqué,
Sans lune, sans corne:
Rien qu’un cheval.

« Tu ne peux pas cueillir les étoiles »

Ni les montagnes
Ni les étoiles
Ni les mots
Ne sont
Ce que nous héritons.
Seulement l’amour qui nous vient d’eux
C’est le don
Qui vient de nos parents.
Nous, les fils,
Dans nos fils
Le faisons pousser –
C’est la grâce.
La sève de la terre
Monte en nous
Des branches aux fleurs
Des fleurs aux fruits
Et aux semences.
Par amour seulement en semant
Des semences on reçoit les semences.
En se penchant
Sur la bouche ronde
De la fontaine
Tous nos visages
Se superposent
En profondeur
Les montagnes
Les étoiles et
Les mots
Se retrouvent toujours
Dans notre amour
Et les fils de nos fils
Ne pourront jamais hériter
Que de nos coeurs.

« La consigne a changé ? »

Le Tout est en nous et nous sommes dans le Tout
Et Dieu nous bénit par Son amour.
Pourquoi nous blottir sous la terre
En nous cachant dans l’éphémère ?

Passagers de l’Univers
Par nos gestes, mots et pensées
Nous voyageons dans l’espace et le temps
En cherchant sans arrêt
La justesse, la bonté, la sainteté.
Et les planètes qui nous entourent
Ou qui tournent en nous
Sont des gouttes d’or et de boue,
Condensées sur des graines de divinité.
Pareil: les gens, les étoiles, les fées,
Antoine, le Petit Prince et Don Quichotte.

Nous sommes le noyau entouré et pourtant libre,
Nous écrivons tous le même livre.

« Qu’est-ce que signifie éphémère ? « 
Tu dois savoir
Que je ne suis pour toi
Qu’une oasis.
Forêt – découverte derrière les mots
Trop tôt.

Je dois savoir
Que tu n’es pour moi
Qu’une oasis.
Flot – inondant mon désert buvard
Trop tard.

Toi et moi nous devons savoir
Que nous ne sommes l’un pour l’autre
Que des oasis,
Des passants reliant le désert aux mots
Entre trop tard et trop tôt,
Maintenant.

« Qu’est-ce que signifie apprivoiser ?  »
Je pense à mon ennemi et à ma mère:
Quel mystère peut les relier
Pour qu’ils existent au même instant en moi?
Elle me caresse le front et les cheveux
Et lui il met du feu à mes joues.
Sur le même visage, dans les mêmes yeux
Ma mère et mon ennemi peuvent vivre ensemble.
Même s’ils s’ignorent, je les sens tous les deux
Habitant ici, à gauche, sous mon épaule.

De l’amour de ma mère
Je prends la force
De combattre mon ennemi,
De l’agressivité de mon ennemi
Vient le pouvoir que je saisis
Pour continuer mon droit chemin
Comme ma mère le désire.

Le vent dans le blé
Caresse mon front et mes cheveux
Doucement comme la main de ma mère.
Le vent dans le blé
Brûle mes joues violemment
Comme si mon ennemi me giflait.

A la tombée de la nuit,
Dans la même attente,
Dans le même lit,
Ma douce mère se retrouve
Aux côtés de mon inséparable ennemi,
Effacés par la blancheur de la literie.
Ma mère caresse mes joues
Mon ennemi brûle mon front et mes cheveux
Et en restant près de moi tous les deux
Aucun ne peut me faire
Ni trop de mal ni trop de bien
Aussi longtemps que je suis leur lien.

Blottie dans la nuit
Je prononce, poussée par le vent
(En moi les mots caressent et puis ils brûlent):
« Aimer, comprendre, être pardonné, pardonner… »

Hésitant entre le désir de me rappeler
Et le sage besoin d’oublier,
Je parle à mon ennemi comme si c’était ma mère,
En répétant toujours:
« Aimer, comprendre, être pardonné, pardonner,
Apprivoiser… »
Droit devant moi se lève le nouveau jour.

« Il faut chercher avec le coeur « 

L’eau voyage depuis toujours
Ramassant toutes sortes de larmes pleurées
Et tous les nuages que le ciel a jamais secoués.
Là-bas, en profondeur, l’alchimie vient de renaître
Le mélange de l’espace avec le temps
Et des étoiles avec les yeux de nos ancêtres.
Miraculeuse, l’eau porte le tout
Dans un fluide mystérieusement amalgamé
Qui se perd dans les veines de la Terre
Sèche, avide, assoiffée.

Si tu te sens seul et las
Fais le souhait de retrouver un puits
Arrête-toi près de lui
Laisse pour commencer l’eau te purifier
En coulant sur tes mains,
Ensuite remplis-en le creux
En portant l’eau limpide
A tes lèvres gercées:
Elle est bonne, cette eau
Que tu as su désirer
Comme elle est bonne!

La même étoile, la même soif, la même lune
Se sont reflétées également
Dans l’eau de nos puits, une à une.
Nous buvons la même eau, voyageur,
Même si, à des puits différents
Nous nous sommes arrêtés sur nos chemins
(L’eau de notre baptême
Est toujours la même).

Partout le fluide mystérieux
Peut faire surgir des puits
Avec une poulie rouillée:
Il nous faut seulement, sans peur,
Laisser la soif qui nous envahit
Etre étanchée par l’eau d’autrui
Et dans le rythme de notre coeur
Essayer de faire chanter notre puits.

Marina Samoilă

« Quant à mes poèmes pour le  Petit  Prince, ils sont les seuls que j’ai osé faire paraître en français. En effet je les ai écrits en roumain et ensuite je les ai traduits en français et également en anglais. Ils ont été publiés en 1995 dans un tout petit volume et j’aime m’imaginer que le Petit  Prince aurait aimé les emporter  pour les lire à sa rose ou, qui sait,  pour en faire des avions en papier et les envoyer vers Antoine comme signe de son retour dans les âmes des mortels. »

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s