Récits d’un pèlerin russe (16)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

— Pour vous autres savants, il n’y a que des forces et des histoires de ce genre; mais nous, nous voyons les choses plus simplement : se verser un petit verre et l’avaler, voilà qui donne des forces, dit le greffier, et il se dirigea vers l’armoire.
— C’est votre affaire, répondit l’instituteur, mais, dans ce cas, laissez-nous les connaissances un peu savantes.
Les paroles de l’instituteur m’avaient plu; je m’approchai de lui et lui dis : Permettez-moi de vous raconter encore quelque chose au sujet de mon starets. Je lui expliquai comment il m’était apparu en songe, et après m’avoir enseigné, avait fait une marque sur la Philocalie.
L’instituteur écouta ce récit avec attention. Mais le greffier étendu sur un banc ronchonnait :
— C’est vrai qu’on devient fou à avoir toujours le nez fourré dans la Bible. Il n’y a qu’à voir celui-là ! Quel est le loup-garou qui ira noircir tes livres la nuit ? Tu as laissé tomber ton bouquin par terre en dormant et il a traîné dans la cendre… Et c’est ça ton miracle ! Oh ! tous ces vauriens : on les connaît, mon vieux, ceux de ta confrérie !
Après avoir ainsi grommelé, le greffier se tourna vers le mur et s’endormit.
A ces mots, je me penchai vers l’instituteur et dis :
– Si vous voulez, je vous montrerai le livre qui porte cette marque et non une trace de cendre. Je sortis la Philocalie de mon sac et la lui montrai en disant :
– Je m’étonne qu’il soit possible à une âme incorporelle de prendre un charbon et d’écrire…
L’instituteur regarda le signe sur le livre et dit :
— Ceci est le mystère des esprits. Je vais te l’expliquer. Lorsque les esprits apparaissent à un homme sous une forme corporelle, ils composent leur corps visible de lumière et d’air, en utilisant pour cela les éléments desquels avait été tiré leur corps mortel. Et comme l’air est doué d’élasticité, l’âme qui en est revêtue peut agir, écrire, ou saisir des objets. Mais quel livre as-tu donc là ?
Laisse-moi voir.
Il l’ouvrit et tomba sur le discours et le traité de Syméon le Nouveau Théologien.
— Ah ! c’est sans doute un livre théologique. Je ne le connais pas…
— Ce livre, mon père, contient presque uniquement l’enseignement de la prière intérieure du coeur au nom de Jésus-Christ; il est exposé ici en détail par vingt-cinq Pères.
— Ah ! la prière intérieure ! Je sais ce que c’est, dit l’instituteur…
Je m’inclinai très bas devant lui et le priai de me dire quelque parole sur la prière intérieure.
— Eh bien, il est dit dans le Nouveau Testament que l’homme et toute la création sont soumis malgré eux à la vanité et que tout soupire et tend vers la liberté des enfants de Dieu, ce mystérieux mouvement de la création, ce désir inné dans les âmes, c’est la prière intérieure. On ne peut l’apprendre, car elle est dans tous et en tout !…
— Mais comment l’acquérir, la découvrir et la ressentir dans le coeur ? Comment en prendre conscience et l’accueillir volontairement, parvenir à ce qu’elle agisse activement, réjouissant, illuminant et sauvant l’âme ? demandai-je.
— Je ne sais si les traités théologiques en parlent, répondit l’instituteur.
— Mais ici, ici, tout cela est écrit, m’écriai-je…
L’instituteur prit un crayon, nota le titre de la Philocalie et dit :
— Je commanderai sûrement ce livre à Tobolsk et je le regarderai. – Nous nous séparâmes ainsi.
En m’en allant, je remerciai Dieu pour ma conversation avec l’instituteur et je priai le Seigneur pour qu’il permît au greffier de lire une fois la Philocalie et d’en comprendre le sens pour le bien de son âme.

(…)

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