Le conte du porc (2)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Un jour, le bonhomme voulut aller au marché pour faire quelques emplettes.
— N’oublie pas, mon vieux, dit la femme, de me rapporter des caroubes pour le petiot, car il doit en avoir joliment envie, le pauvre !
— Bien, bien, la vieille, répondit le mari Mais tout bas il pensait :
— Peste soit de son cochon ! Me fait-elle assez endêver avec sa toquade!… Passe encore si nous avions pain et sel à discrétion; mais le bourrer, lui, de friandises, quand nous ne mangeons pas notre soûl ! C’en est assez en fin de compte! Plutôt que de céder à toutes ces lubies j’aimerais mieux prendre la clé des champs!
Malgré tout le vieillard partit pour la foire, où il acheta ce dont il avait besoin ; et quand il fut de retour, sa femme lui demanda comme de coutume :
— Eh bien, mon vieux, qu’as-tu appris de neuf là-bas?
— Ce que j’ai appris de neuf, ma pauvre vieille, rien de trop bon, que notre empereur veut marier sa fille.
— Quel mal y vois- tu ?
— Patience, patience, la vieille; ce n’est pas tout, car on m’a dit des choses à faire dresser les cheveux sur la tête, et quand je te les aurai contées par le menu, je crois bien que tu en auras aussi la chair de poule. — Dieu nous garde! mais qu’y a t-il donc, mon vieux?
— Tu vas voir, la vieille, mais laisse-moi parler, L*empereur a fait savoir dans tout le pays, par ses messagers, qu’il donnerait sa fille et la moitié de son empire à quiconque bâtirait, depuis sa propre maison jusqu’au palais impérial, un pont d’or, paré de pierres fines et bordé, à droite et h gauche, de toutes sortes d’arbres, où chanteraient toutes sortes d’oiseaux, comme on n’en voit pas sur terre. Mais aussi quiconque, après l’avoir demandée pour femme, ne réussirait pas à faire le pont tel que je l’ai dit, aurait sur l’heure la tête coupée. Or, on raconte que jusqu’à présent quantité de fils d’empereurs et de rois ont tenté l’épreuve sans y réussir, et que l’empereur, comme il l’a publié, leur a fait à tous couper la tête sans merci, si bien que tout le monde en pleure! Et maintenant, la vieille, trouveras- tu encore que ce ne sont pas là de mauvaises nouvelles ? Voire qu’on assure que l’empereur est tombé malade de chagrin de ne point trouver de gendre.
— Pour ça, mon vieux, il en est de la santé des empereurs comme de notre santé à nous autres. C’est ce que tu me dis de tous ces fils de rois et d’empereurs qui me fend le coeur, quand je pense an deuil et aux larmes des pauvres mères. Comme je suis heureuse que le nôtre ne sache pas parler et qu’il ne puisse se mettre en tête, comme les autres de telles aventures !
— Ce que tu dis là est fort beau, la vieille; mais ce serait encore plus beau d’avoir un fils qui construirait le pont et qui prendrait la fille de l’empereur; car pour sûr, celui-là, bon Dieu! se rirait de la misère et acquerrait grande renommée !
Pendant qu’ils devisaient ainsi, le cochon gisait sur sa litière, le groin en l’air et les yeux braqués sur les vieux; il écoutait ce qu’ils disaient, grognant seulement de temps à autre. Et quand ils eurent fini, voilà que tout à coup une voix sortit de dessous le poêle :
— Père, mère, c’est moi qui le ferai, le pont !
La vieille, à ces mots, s’évanouit de joie, tandis que le vieux, croyant à quelque diablerie, restait muet de frayeur. Ahuri, il regardait de tous côtés dans la chambre, pour voir d’où était parti le cri. N’apercevant âme qui vive, il revenait à peine de son saisissement, quand le cochon cria de nouveau :
— Père, ne te trouble pas pour si peu, c’est moi!.. Réveille la mère et va-t’en dire à l’empereur que je lui bâtirai son pont d or.
— Mais y parviendras-tu jamais, pauvre chéri de ton père ? balbutia le vieux.
— Pour ça, ne t’en inquiète pas, puisque tu partages mon désir. Va seulement rapporter à l’empereur ce que je t’ai dit.
La vieille alors, revenue à elle, embrassa son enfant et lui dit :
— Petit chéri de ta mère, ne mets pas ta vie en danger et ne nous laisse point, justement à présent, le cœur brisé et sans soutien!
— Là, là, ne te fais pas de mauvais sang, petite mère; car si je vis et ne meurs point, tu apprendras qui je suis (1).

(…)

(1) « Il y avait une fois un roi qui avait un fils; et ce fils -de jour- était un cochon, et -de nuit- un beau cavalier. »
(Il Figliulo del re, maiale.— Collection de Contes populaires italiens de D. Comparetti et A. d’Ancona, Rome, 1875.)

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