Le conte du porc (1)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

On dit qu’il y avait une fois un vieux et une vieille blancs comme l’hiver, — le vieux de cent ans et la vieille de nonante, — et tous les deux tristes comme la pluie, parce qu’ils n’avaient pas d’enfants. Seigneur Dieu, ce qu’ils souhaitaient pourtant d’en avoir au moins un ! Nuit et jour tout seuls comme le coucou, les oreilles avaient fini par leur tinter d’ennui. Pour comble de malheur, ils avaient à peine de quoi vivre; une hutte à faire pitié, quelques haillons fripés étendus sur un grabat , voilà toute leur chevance- Ajoutez encore que, depuis quelque temps, pas un chat ne frappait à leur porte, qu’on fuyait comme s’ils eussent été malades de la peste, les pauvres gens!
Or, un jour, la bonne femme poussa un gros soupir et dît au bonhomme :
— Hélas! hélas! mon pauvre vieux, depuis que nous vivons, jamais encore personne ne nous a appelés père et mère. N’est-ce pas grand’pitié, le Seigneur me pardonne! que nous soyons encore de ce monde; car maison sans enfants, c’est cloche sans battant!
— C’est bien vrai, mon vieux, je le vois bien; mais en attendant, sais-tu l’idée qui m’est venue cette nuit?
— Dis ton idée et je la saurai.
— Eh bien, voici : demain à la pointe du jour, lève-toi et prends du côté où tes yeux s’ouvriront, et la première créature que tu apercevras — que ce soit un homme, que ce soit un serpent, ou n’importe quelle autre bête, — mets-la dans ta besace et reviens-t’en avec à la maison. Nous relèverons comme nous pourrons et elle sera notre enfant.

Le vieux, lassé lui aussi de tant de solitude et souhaitant d’avoir des enfants, se leva le lendemain de bonne heure, accrocha sa besace au bout d’un bâton et fit comme lui avait dit la vieille. Il partit et alla de l’avant, le long des sentiers, jusqu’à ce qu’il rencontra une clairière. Et voilà qu’il y trouva une truie avec douze gorets, vautrés dans la bourbe et se chauffant au soleil .
La truie, dès qu’elle vit le bonhomme venir sur elle, se prit à fuir, et les petits à sa queue. Un seul, qui était plus maigre, plus faible et plus sale que les autres, ne pouvant se dépêtrer de la fange, resta sur place. Vivement le vieux s’empara de lui, le fourra dans son sac, tel quel, tout couvert de boue et d’autres agréments, puis s’en retourna à la maison avec son fardeau.
— Dieu soit loué, se disait-il chemin faisant, si je puis offrir ainsi une consolation à ma vieille ! Mais sais-je, moi, si c’est le bon ou le mauvais esprit qui lui a mis une telle idée en tête, la nuit dernière?,..
Et comme il arrivait chez lui, il cria à sa femme ;
— Hé! hé! petite vieille, regarde un peu quel trésor je t’apporte! Pourvu qu’il vive, ce garçonnet-là! Il a de si beaux yeux, de si beaux sourcils! N’est-il pas gentil à croquer? Il te ressemble , du reste , comme si tu l’avais fait. Et maintenant, vite de l’eau pour le débarbouiller, comme tu sais qu’on débarbouille les garçons, car il est un peu embrené, ton petiot!
— Allons, allons, mon vieux, ne plaisante pas de la sorte, répondit la vieille; car il est une créature de Dieu, comme nous autres, et peut-être bien plus innocente, le bijou!
Là-dessus, alerte comme une jeune fille, elle mit de l’eau sur le feu, pour préparer le bain; et comme elle savait à merveille son métier de sage-femme, elle lava le cochon, elle l’oignit de saindoux à toutes les jointures, bien doucement, et, pour finir, elle lui tira le bout du nez, en le baisotant, pour le préserver du mauvais œil, le pauvret (1).
Ensuite, elle le peigna et le soigna si bien, qu’il guérît en peu de jours; et, bourré de son et de bouillie de maïs, il grossissait et prospérait à vue d’œil, que cela faisait plaisir à voir- La vieille ne se tenait plus de joie d’avoir un fils si gentillet, si drôlet, et frais et rond comme une citrouille. Quand tout le monde lui aurait juré qu’il était laid et insolent, elle eût soutenu contre tout le monde qu’il n’était sur terre garçon comparable au sien.
Une seule chose la chagrinait pourtant, la bonne femme, c’est qu’il ne savait dire ni papa ni maman.

(…)

(1) La croyance au mauvais œil et aux sortilèges est très répandue en Roumanie, surtout parmi la classe paysanne. De là aussi l’usage fréquent d’amulettes, de gestes prophylactiques, de chansons conjuratives et d’exorcismes divers. Il y en a contre les méchantes langues, la stérilité et les maladies des hommes et les bêtes, l’infortune en ménage, la morsure des serpents, le guignon dans le commerce, etc. Ici il s’agit de la coutume de tirer un enfant par le bout du nez, tout en faisant des lèvres le bruit d’un baiser ce qui est sensé le préserver du mauvais oeil.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s