Récits d’un pèlerin russe (11)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Histoire d’un forestier.

Je voyageai longtemps ainsi. Enfin, j’atteignis un pays si perdu que je restai trois jours sans voir un village. J’avais fini mon pain et me demandais avec inquiétude comment ne pas mourir de faim. Dès que j’eus commencé à prier dans mon coeur, mon ennui disparut, je m’en remis à la volonté de Dieu, je devins gai et tranquille. J’avançais depuis peu sur la route à travers une immense forêt lorsque j’aperçus devant moi un chien de garde qui sortait de la forêt; je l’appelai et il vint, tout gentil, se faire caresser. Je me réjouis et me dis : Voilà bien la bonté de Dieu ! – il y a sûrement un troupeau dans cette forêt et c’est le chien du berger, ou bien peut-être un chasseur poursuit-il du gibier par ici ; de toutes façons, je pourrai demander du pain, puisque voilà deux jours que je n’ai pas mangé, ou m’informer s’il n’y a pas un village dans le voisinage. Le chien, après avoir tourné autour de moi, voyant qu’il n’y avait rien à manger, s’enfuit dans la forêt par le même petit sentier d’où il avait sauté sur la route. Je le suivis; au bout de deux cents mètres, j’aperçus à travers les arbres le chien installé dans un terrier d’où il sortait la tête en aboyant.
Je vis approcher entre les arbres un paysan maigre et pâle, d’âge moyen. Il me demanda comment j’étais parvenu jusque-là. Je lui demandai ce qu’il faisait en un lieu si perdu. Et nous échangeâmes quelques paroles amicales. Le paysan me pria d’entrer dans sa cabane et m’expliqua qu’il était garde forestier et surveillait cette forêt qui devait être mise en coupe. Il m’offrit le pain et le sel, et la conversation s’engagea entre nous.
— Je t’envie cette vie solitaire que tu mènes, lui dis-je; ce n’est pas comme moi, toujours errant et en contact avec tout le monde.
— Si tu le désires, me dit-il, tu peux très bien vivre ici ; il y a par là une vieille cabane, celle qui a servi à l’ancien garde ; elle est un peu démolie, mais pour l’été on peut s’en arranger. Tu as un passeport. Il y a assez de pain pour nous deux, on m’en apporte chaque semaine de notre village ; et voilà le ruisseau qui n’est jamais à sec.
Pour moi, frère, voilà dix ans que je ne mange que du pain et ne bois que de l’eau. Seulement, à l’automne, quand les travaux des champs seront finis, il viendra deux cents hommes pour la coupe ; je n’aurai plus rien à faire ici et on ne te permettra pas d’y rester.
A ces mots, je sentis une telle joie que je faillis me jeter à ses pieds. Je ne savais comment remercier Dieu de Sa bonté envers moi.
Tout ce que je désirais et pour quoi je me tracassais, voilà que je le reçois brusquement. Jusqu’à la mi-automne, il y a encore quatre mois et je peux, pendant ce temps, profiter du silence et de la paix pour étudier avec l’aide de la Philocalie la prière perpétuelle à l’intérieur du coeur. Aussi je résolus de m’installer dans la cabane indiquée. Nous continuâmes à parler et ce simple frère me raconta sa vie et ses idées.
— Dans mon village, dit-il, je n’étais pas le dernier; j’avais un métier, je teignais les étoffes en rouge et en bleu; je vivais à mon aise, mais non sans péché : je trompais beaucoup ma clientèle et je jurais à tout propos; j’étais grossier, buveur et querelleur.

(…)

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