Roman le Merveilleux (5)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Le lendemain, comme l’empereur se promenait dans le parc, les deux frères jaloux se portant à sa rencontre, le bonnet à la main, lui dirent :
— Illustre empereur, Dieu multiplie vos jours! Notre frère Roman s’est encore vanté de vous livrer tout vif le plus fort des zméi, le terrible Crâne-de- cheval.
— Pour ça c’est impossible! » s’écria l’empereur.
II n’en fit pas moins comparaître Roman et lui dit :
— Est-il vrai, mon garçon, que tu te vantes de me livrer tout vif le plus fort des zméi, le terrible Crâne-de-cheval?
— Hélas ! Sire redouté, ceux qui me calomnient devant Votre Hantesse ne le font pas pour mon salut, mais pour ma perte. Néanmoins je me charge de vous livrer tout vif le plus fort des zméi le terrible Crâne -de-cheval, pourvu que vous me procuriez seulement un chariot attelé de six buffles, avec six bûcherons, six tonneliers et six forgerons.
L’empereur ordonna que tous ses désirs fussent accomplis non sans lui promettre de l’embrocher comme un oison, s’il revenait quinaud.

Roman le Merveilleux monta dans le chariot et prit le chemin qui menait chez le zméou. Et ce chemin dura une journée d’été, de l’étoile du matin à l’étoile du soir; et quand il fut près du château de Crâne-de-cheval, il se changea en un homme vieil, avec barbe chenue et sourcils jusqu’à terre.
Dès que le zméou l’aperçut, il s’avança et lui dit :
— Que cherches-tu par ici, père-grand ?
— Que puis-je chercher? J’ai attrapé ce coquin de Roman le Merveilleux, et je viens vous prier de me bailler ce peuplier- là, pour en faire un tonneau dans lequel je l’enfermerai.
— Bien volontiers, mon bonhomme, répondit le zméou.
Aussitôt cognées, doloires et marteaux se mettent à l’œuvre, et le peuplier devient en un clin d’oeil un gros tonneau cerclé de fer. Puis, comme on allait y mettre le fond, Roman dit au zméou :
— Monseigneur, vous savez, n’est-ce pas, que Roman le Merveilleux est fort comme un diable roux. Il pourrait défoncer le tonneau, s’en échapper, et alors, c’en serait fait de nous. Une idée ! Entrez un peu dedans, et, après que nous l’aurons fermé, essayez donc de rompre les douves. Si vous n’y pouvez rien, comment Roman le Merveilleux y parviendrait-il?
Le zméou y alla de bon cœur et se fourra dans le tonneau. Aussitôt bûcherons, tonneliers et forgerons d’y mettre le fond, de lier le tout avec sept grosses chaînes de fer; puis on attela les buffles, et ils partirent, en louant Dieu et faisant diligence. (1)
Au coucher du soleil, ils arrivèrent à la ville, et Roman livra Crâne-de-cheval à l’empereur, lequel ordonna sans plus tarder de défoncer le tonneau, pour voir si le zméou était bien dedans ; mais celui-ci cria par la bonde :
— Empereur magnifique, si tu tiens à la vie conseille à tes gens de ne point me tirer de là, car autrement je te réduirais en poussière, toi et ton palais.
Alors l’empereur commanda de dresser un bûcher et d’y brûler le zméou trois jours et trois nuits durant. Quand le feu fut éteint, Roman prit les os de Crâne-de-cheval et les porta à l’empereur qui, dans son allégresse, le nomma boyard des Douze (2) et lui donna sa fille en mariage.
Roman se prosterna, baisa la babouche de l’empereur et lui dit :
— Croiriez-vous une chose, Sire beau-père, mes frères se sont vantés de n’être point brûlés, même si vous les mettiez sur une flambée de paille !
Alors l’empereur commanda qu’on les liât, qu’on les mit sur un monceau de paille et qu’on y boutât le feu. Et ils grillèrent tant et si bien qu’il ne resta d’eux qu’une poignée de cendres.
Quant à Roman le Merveilleux, il vécut heureux avec son épouse; il régna longtemps, et règne encore, s’il plaît à Dieu,
Courant le monda sur ma selle,
Je vous ai dit cette nouvelle.

FIN

Notes :

(1) : dans un conte anglais, le nain Jack fait tomber le géant dans une fosse; une autre fois, il l’effraye par une fausse alerte :
« Quelles nouvelles apportes-tu, cousin? — Cher oncle, de mauvaises nouvelles. — Comment des nouvelles peuvent-elles être mauvaises pour moi? répliqua le géant, Ne sais-tu pas que j’ai trois têtes et que je puis battre cinq cents hommes armés et les faire fuir comme menue paille au gré du vent ? – Sans doute, dit Jack, mais malheureusement le prince s’approche avec mille hommes couverts d’armures afin de vous tuer et de saccager votre château. — Ah ! cousin Jack, voilà, en effet, de tristes nouvelles. Je cours me cacher. Viens m’enfermer dans la cave et tu garderas les clefs jusqu’à ce que le prince soit parti ». Jack accepta, et pendant que le géant tremblait dans la cave, il lui déroba le trésor, — Louis Brueyre. ( Contes populaires de la
Grande-Bretagne
Paris, 1875, p.18 et suiv.)
(2) Boyard de première classe, grand boyard.

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