Roman le Merveilleux (3)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Ils marchèrent, ils marchèrent encore, ils marchèrent beaucoup — long chemin où plaise au Seigneur-Dieu de les guider, comme nous pour le récit de ce conte, dorénavant plus long et plus beau; car c’est comme c’est, le conte va se parer. Dieu est venu en notre maison. — ils marchèrent donc trois jours et trois nuits, les trois Olténiens, et arrivés à un splendide palais de marbre, ils s’arrêtèrent devant la porte.
L’empereur du pays les aperçut à travers la vitre et envoya son majordome pour demander ce qu ils cherchaient par là. Le majordome rapporta à l’empereur qui ils étaient, et l’empereur ordonna que les deux aînés fussent faits palefreniers en ses écuries; mais pour Roman le Merveilleux, il voulut qu’on lui donnât un des plus beaux habits de sa garde-robe et qu’il fût traité comme un enfant de la maison.

Peu de temps se passa, et l’empereur mit Roman à la tête de tous ses domestiques. Ses frères, jaloux, résolurent de le perdre (1). Un jour que l’empereur était à la promenade, ils vinrent au-devant de lui, leur bonnet à la main, et lui dirent :
— Lumineux empereur, longue vie à Votre Hautesse! Notre frère Roman s’est vanté de vous avoir la poule aux œufs d’or du zméou Tartakot à la barbe d’une aune et à la langue de deux.
Sur-le-champ l’empereur appela Roman et lui dit :
— Or ça, tes frères m’ont assuré que tu te vantes de m’avoir la poule aux œufs d’or du zméou Tartakot à la barbe d’une aune et à la langue de deux,
— Eh, eh ! sire ; ceux qui m’ont trahi ne m’ont pas trahi pour mon bien, mais pour mon mal. Mais Dieu est bon, et je vous apporterai la poule aux œufs d’or, dussé-je y laisser de ma peau,
— Sache-le, Roman, si tu reviens sans la poule aux œufs d’or, je te mettrai la tête où tu as les pieds.
A peine l’empereur eût-il tourné le dos, que Roman le Merveilleux alla chez le zméou Tartakot. II se faufila dans le château et se glissa en tapinois jusqu’à la chambre où la poule merveilleuse était enfermée à double tour. Ne pouvant ouvrir la porte, il se fit manche à balai et passa par le trou de la serrure ; puis, redevenant homme, il dit à la poule ;
— Ohé! la poule, viens-tu avec moi?
Mais la poule se mit à caqueter à gorge déployée :
— A l’aide, Monseigneur, à l’aide! Roman le Merveilleux veut m’emporter!
Tartakot accourut aussitôt, son grand sabre au poing ; mais Roman se fît grain de mil et se tint coi sous la fente de la porte. Alors le zméou, ne voyant personne, se fâcba tout rouge, tira son fouet de sa ceinture et rossa la pauvre poule à tour de bras. Là-dessus Roman se refit homme et demanda encore :
— Poule, viendras-tu avec moi maintenant, oui ou non?
— Je viens, répondit -elle.
Et Roman remporta avec ses poussins et la donna à l’empereur, lui disant :
— Recevez-la Sire très gracieux; j’ai accompli la tâche que vous m’aviez confiée.
L’empereur prit la poule et donna à Roman deux sacs d’or pour sa peine. Roman s’assit au bas de l’escalier et se mit à compter ses ducats ; trois… six.,, douze,.. Le hasard voulut que ses frères en train de porter de l’eau aux écuries, vinssent à passer juste à ce moment. Voyant Roman compter son or, l’un dit à l’autre :
— Regarde un peu comme ce maudit Roman s’enrichit. Mais, patience, je l’arrangerai, moi!

(…)

(1) Dans la version hindoue, nous trouvons le même épisode moins développé, Arguna, fils d’Indra, se vante d’avoir vu aux enfers des oiseaux d’or. Ses frères, jaloux de ses succès auprès du roi, persuadent celui-ci de le prendre au mot et de l’envoyer les chercher. Il réussit, non sans difficulté, à accomplir cet exploit, puis un autre analogue. Pour toute récompense, il demande au roi qu’il ordonne à la princesse sa fille d’épier un soir la conversation de ses deux frères, — le cocher et le valet d’écurie. Qu’entendit-elle? qu’ils se vantaient, l’un et l’autre, d’avoir obtenu les faveurs de la princesse. Celle-ci, aussi confuse qu’irritée de cette mésaventure déshonorante, court en informer le roi, qui fait comparaître devant lui les deux impudents et les condamne à mort tandis qu’Arguna, nommé conseiller, finit par épouser la princesse. —
Voir De Gubernatis (Mythologie zoologique. Paris, 1874), qui a étudié et interprété par le menu le mythe des trois frères.

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