Récits d’un pèlerin russe (8)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Histoire du capitaine.

Nous nous assîmes à table. Le capitaine commença son récit :
— Depuis ma jeunesse, j’ai servi dans l’armée et jamais en garnison. Je connaissais bien le service et mes chefs me considéraient comme un enseigne modèle. Mais mes années étaient jeunes et mes amis aussi ; pour mon malheur, j’appris à boire et je me livrai tellement à la boisson que j’en devins malade ; quand je ne buvais pas, j’étais un excellent officier, mais au moindre petit verre, c’était six semaines de lit. Longtemps, on me supporta, mais, à la fin, pour avoir insulté un chef après boire, je fus dégradé et condamné à servir trois ans en garnison ; si je n’abandonnais pas la boisson, j’étais menacé d’un châtiment des plus sévères. Dans cette position misérable, j’eus beau essayer de me retenir, j’eus beau me faire soigner, je ne pus me débarrasser de ma passion et l’on décida de m’envoyer aux bataillons de discipline. Lorsque je l’appris, je ne sus plus que devenir.
Un jour, j’étais assis dans la chambrée et je pensais à tout cela. Voilà que vient un moine qui quêtait pour une église. Chacun donnait ce qu’il pouvait. Arrivé près de moi, il me demande :
— Pourquoi es-tu si triste ?
Je parlai un peu avec lui et lui racontai mon malheur.
Le moine, compatissant à ma situation, me dit :
— La même chose est arrivée à mon propre frère, et voilà comme il s’en est tiré : Son père spirituel lui donna un Évangile et lui ordonna d’en lire un chapitre, chaque fois qu’il aurait envie de boire ; et si l’envie revenait, il devait lire le chapitre suivant. Mon frère mit ce conseil en pratique et, au bout de peu de temps, la passion de boire le quitta. Voilà quinze ans qu’il n’a plus goûté une boisson forte. Fais donc de même, et tu en verras bientôt l’avantage. J’ai un Évangile, si tu veux, je te l’apporterai.
A ces mots, je lui dis :
— Que veux-tu que je fasse de ton Évangile, alors que ni mes efforts, ni les moyens médicaux n’ont pu me retenir ? (Je parlais ainsi parce que je n’avais jamais lu l’Évangile).
— Ne dis pas cela, répliqua le moine. Je t’assure que tu y trouveras profit.
Le lendemain, en effet, le moine m’apporta cet Évangile que voilà. Je l’ouvris, le regardai, je lus quelques phrases et lui dis :
— Je n’en veux pas ; on n’y comprend rien ; je n’ai pas l’habitude de lire les caractères d’église.
Le moine continua à m’exhorter, disant que dans les mots mêmes de l’Évangile il y a une force bienfaisante ; car c’est Dieu lui-même qui a dit les paroles qu’on y trouve imprimées. Ça ne fait rien si tu ne comprends pas, lis seulement avec attention. Un saint a dit : Si tu ne comprends pas la Parole de Dieu, les diables comprennent ce que tu lis et ils tremblent ; et certes le désir de boire est bien l’oeuvre des démons. Et je te dirai encore ceci : Jean Chrysostome écrit que même la demeure où est conservé l’Évangile effraie les esprits des ténèbres et forme un obstacle à leurs intrigues.
Je ne me souviens plus très bien – je crois que je donnai quelque chose à ce moine – je pris son Évangile et le fourrai dans mon coffre avec mes affaires ; je l’oubliai complètement. Quelque temps après, arriva le moment de boire ; j’en crevais d’envie et j’ouvris mon coffre pour y prendre de l’argent et filer au cabaret. L’Évangile me tomba sous les yeux et, me rappelant subitement tout ce que m’avait dit le moine, je l’ouvris et commençai à lire le premier chapitre de Matthieu. Je le lus jusqu’au bout, sans rien y comprendre ; mais je me rappelais ce qu’avait expliqué le moine : ça ne fait rien si tu ne comprends pas, lis seulement avec attention. Eh ! me dis-je, essayons encore un chapitre. La lecture m’en parut plus claire. Voyons aussi le troisième : je ne l’avais pas commencé qu’une sonnerie retentit : c’était l’appel du soir. Il n’y avait plus moyen de quitter la caserne ; ainsi, je restai sans boire.
Le lendemain matin, comme j’allais sortir pour chercher de l’eau-de-vie, je me dis : Et si je lisais un chapitre de l’Évangile ? On verra bien. Je le lus, et je ne bougeai pas. Une autre fois encore, j’eus envie d’alcool, mais je me mis à lire et me sentis soulagé. J’en fus tout réconforté et, à chaque sursaut de mon désir, je m’attaquais à un chapitre de l’Évangile. Plus le temps passait, et mieux ça allait. Lorsque j’eus fini les quatre Évangiles, ma passion pour le vin avait complètement disparu ; j’étais devenu de glace à ce sujet. Et tiens, voilà juste vingt ans maintenant que je n’ai plus touché une boisson forte.

(…)

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