Récits d’un pèlerin russe (7)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Soudain, je rencontre sur la route une troupe de forçats, qu’on menait sous escorte. En arrivant à leur niveau, j’aperçus les deux hommes qui m’avaient dépouillé et, comme ils marchaient au bord de la colonne, je me jetai à leurs pieds et les suppliai de me dire où étaient mes livres. Ils firent d’abord semblant de ne pas me reconnaître, puis l’un d’eux me dit :
— Si tu nous donnes quelque chose, nous te dirons où sont tes livres. Il nous faut un rouble d’argent.
Je jurai que je le leur donnerais, absolument, dussé-je mendier pour cela.
— Tenez, si vous voulez, prenez mon passeport en gage.
Ils me dirent que mes livres se trouvaient dans les voitures avec d’autres objets volés qu’on leur avait retirés.
— Comment puis-je les obtenir ?
— Demande au capitaine de l’escorte.
Je courus au capitaine et lui expliquai la chose en détail. Dans la conversation, il me demanda si je savais lire la Bible.
— Non seulement je sais lire, dis-je, mais aussi écrire; vous verrez sur la Bible une inscription qui montre qu’elle m’appartient; et voici sur mon passeport mon nom et mon prénom.

Le capitaine me dit :
— Ces brigands sont des déserteurs, ils vivaient dans une cabane et détroussaient les passants. Un cocher adroit les a arrêtés hier, alors qu’ils voulaient lui enlever sa troïka. Je ne demande pas mieux que de te remettre tes livres, s’ils sont là : mais il faut que tu viennes avec nous jusqu’à l’étape; c’est à quatre verstes seulement et je ne peux arrêter tout le convoi à cause de toi.
Je marchais tout joyeux à côté du cheval du capitaine et bavardais avec lui. Je vis que c’était un homme honnête et bon et qui n’était déjà plus jeune. Il me demanda qui j’étais, d’où je venais et où j’allais. Je lui répondis en toute vérité; et ainsi nous atteignîmes la maison d’étape. Il alla chercher mes livres, et me les remit en disant :
— Où veux-tu donc aller maintenant ? Il fait déjà nuit. Tu n’as qu’à rester avec moi.
Je restai. J’étais si heureux d’avoir retrouvé mes livres que je ne savais comment remercier Dieu; je les serrais contre mon coeur jusqu’à en avoir des crampes dans les bras. Des larmes de bonheur me coulaient des yeux, et mon coeur battait d’une joie délicieuse.
Le capitaine dit en me regardant :
— On voit que tu aimes lire la Bible.
Dans ma joie, je ne pus répondre un mot. Je ne faisais que pleurer. Il continua :
— Moi-même, frère, je lis chaque jour avec soin l’Évangile. Là-dessus, entr’ouvrant son uniforme, il en tira un petit Évangile de Kiev avec une couverture en argent.
— Assieds-toi et je te raconterai comment j’ai pris cette habitude. Holà ! qu’on nous serve à souper !

(…)

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