Roman le Merveilleux (1)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Il était une fois ce qu’on ne verra plus, — et si ce n’était pas arrivé, on ne l’aurait pas raconté; quand le tout petit peuplier donnait des poires et le saule des violettes; quand les ours se battaient les flancs de leur queue; quand loups et moutons s’embrassaient fraternellement; quand on ferrait les puces avec quatre-vingt dix-neuf livres de fer à chaque pied, et qu’elles s’élançaient au fin fond du ciel pour nous en rapporter des contes; quand les mouches savaient écrire sur les murs;

Plus menteur de tous qui ne me croira,*
La cuillère au nez de qui dormira !

Il y avait donc, en Olténie (1), trois frères dont le plus jeune était pétri de ruses et de malices; — c’est pourquoi on l’appelait Roman le Merveilleux (2).

Un jour, ces trois Olténiens aiguisèrent leurs faux et s’en furent aux champs. Après qu’ils eurent marché, marché encore, marché beaucoup, ils atteignirent un vallon où l’herbe était très haute. Ce que voyant, l’aîné dit aux cadets :

— Savez-vous quoi, vous autres ?

— Parle et nous le saurons, répondirent-ils.

— Si nous éprouvions nos faux sur ce joli coin de pré ?

— Pourquoi pas, firent les deux cadets, allons-y !

Et les voilà tous trois en ligne. 
Ils n’avaient pas abattu leur première fauchée, qu’ils virent accourir, terrible et menaçant, le zméou Stan Guin, dit le Barbu, à califourchon sur la moitié d’un lièvre boiteux. De peur, les deux aînés lâchèrent leurs faux; mais le troisième les rassura :

— Ne craignez rien, laissez-moi faire; j’en viendrai bien à bout tout seul (3),

Le zméou était déjà tout près. Faisant tournoyer par trois fois sa massue, il leur cria d’une voix de tonnerre :

— Qui êtes vous, hein ! vous qui avez troublé mes fontaines et gâché mes prés ?

Ils tombèrent à genoux :

— De bonnes gens, Monseigneur, de bonnes gens; ne péchez pas à notre endroit,

— Allons, levez-vous, je vous fais grâce, feignit le zméou; et puisque voilà mon pré entamé, fauchez-le jusqu’au bout, et, ce soir, venez chez moi, que je vous paye.

Les trois Olténiens se mirent à la besogne et besognèrent jusqu’à la tombée de la nuit, tout un long jour d*été. A la brune, le zméou vint les chercher.

à suivre…

(1) Banat d’Olténie ou Petite Valachie, situé à l’ouest de la Roumanie, entre les Carpathes,le Danube et l’Olto, comprenant les cinq districts de Mehedintz, Gorj, Dolj, Vulcea et Romanatz.
Ancienne capitale : Craiova.
(2) Merveilleux, en Roumain nasdravan, mot d’origine slave, — racine : sdravan, habile, fort, adroit des mains et de l’esprit, — et qui signifie à la fois sorcier et ensorcelé, enchanteur et enchanté. Il s’applique aussi bien aux personnes qu’aux choses. Il y a des hommes, des chevaux, des outils qui sont nasdravan — épithète que l’on traduirait le mieux par le mot : merveilleux, pris dans son acception originale et étymologique.
(3) »Ne craignez point mes frères… je vous ramènerai bien au logis« . Perrault. Le Petit Poucet

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