Récits d’un pèlerin russe (6)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Le pèlerin est attaqué par des brigands.

Sans doute à cause des péchés de mon âme endurcie, ou pour le progrès de ma vie spirituelle, les tentations apparurent à la fin de l’été. Voici comment : un soir que j’avais débouché sur la grand’route, je rencontrai deux hommes qui avaient des têtes de soldats; ils me demandèrent de l’argent. Quand je leur dis que je n’avais pas un sou, ils ne voulurent pas me croire et crièrent brutalement :
— Tu mens ! Les pèlerins ramassent beaucoup d’argent ! L’un des deux ajouta : – Inutile de parler longtemps avec lui ! et il me frappa à la tête avec son gourdin; je tombai sans connaissance.
Je ne sais si je restai longtemps ainsi, mais lorsque je revins à moi, je vis que j’étais dans la forêt près de la route; j’étais tout déchiré et mon sac avait disparu; il n’y avait plus que les bouts des ficelles par lesquelles il tenait. Dieu merci, ils n’avaient pas emporté mon passeport que je gardais dans ma vieille toque pour pouvoir le montrer rapidement quand c’était nécessaire. M’étant mis debout, je pleurai amèrement non tant à cause de la douleur que pour mes livres, ma Bible et ma Philocalie, qui étaient dans le sac volé. Toute la journée, toute la nuit, je m’affligeai et je pleurai. Où est ma Bible que je lisais depuis que j’étais petit et que j’avais toujours avec moi ?
Où est ma Philocalie de laquelle je tirais enseignement et consolation ? Malheureux, j’ai perdu l’unique trésor de ma vie, sans avoir pu m’en rassasier. Il aurait mieux valu mourir que de vivre ainsi sans nourriture spirituelle. Jamais je ne pourrai les racheter.

Deux jours durant, je pus à peine marcher tant j’étais affligé; le troisième jour, je tombai à bout de forces près d’un buisson et m’endormis. Voilà qu’en songe, je me vois à la solitude, dans la cellule de mon starets et je lui pleure mon chagrin. Le starets, après m’avoir consolé, me dit :
— Que ce te soit une leçon de détachement des choses terrestres pour aller plus librement vers le ciel. Cette épreuve t’a été envoyée pour que tu ne tombes pas dans la volupté spirituelle. Dieu veut que le chrétien renonce à sa volonté propre et à tout attachement pour elle, afin de se remettre entièrement à la volonté divine. Tout ce qu’il fait est pour le bien et le salut de l’homme. Il veut que tous soient sauvés. Aussi reprends courage et crois qu’avec la tentation, le Seigneur prépare aussi l’heureuse issue. Bientôt tu recevras une consolation plus grande que toute ta peine.
A ces mots, je me réveillai, je sentis dans mon corps des forces fraîches, et dans mon âme comme une aurore et un calme nouveau. Que la volonté du Seigneur soit faite ! dis-je. Je me levai, me signai et partis. La prière agissait de nouveau dans mon coeur comme auparavant et pendant trois jours je cheminai tranquillement.

(…)

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