Récits d’un pèlerin russe (4)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Un matin de bonne heure, je fus comme réveillé par la prière. Je commençais à dire mes oraisons du matin, mais ma langue s’y embarrassait et je n’avais d’autre désir que de réciter la prière de Jésus. Dès que je m’y fus mis, je devins tout heureux, mes lèvres remuaient d’elles mêmes et sans effort. Je passai toute la journée dans la joie. J’étais comme retranché de tout et me sentais dans un autre monde : Je terminai sans difficulté mes douze mille oraisons avant la fin du jour. J’aurais beaucoup voulu continuer, mais je n’osais dépasser le chiffre indiqué par le starets. Les jours suivants, je continuai à invoquer le nom de Jésus-Christ avec facilité et sans jamais me lasser.
J’allai voir le starets et lui racontai tout cela en détail.
Lorsque j’eus fini, il me dit :
— Dieu t’a donné le désir de prier et la possibilité de le faire sans peine. C’est là un effet naturel, produit par l’exercice et l’application constante, de même qu’une machine dont on lance peu à peu le volant continue ensuite à tourner d’elle-même ; mais, pour qu’elle reste en mouvement, il faut la graisser et lui donner parfois un nouvel élan. Tu vois maintenant de quelles facultés merveilleuses le Dieu ami des hommes a doué notre nature sensible elle-même; et tu as connu les sensations extraordinaires qui peuvent naître même dans l’âme pécheresse, dans la nature impure que n’illumine pas encore la grâce. Mais quel degré de perfection, de joie et de ravissement n’atteint pas l’homme lorsque le Seigneur veut bien lui révéler la prière spirituelle spontanée et purifier son âme des passions ! C’est un état inexprimable
et la révélation de ce mystère est un avant-goût de la douceur céleste. C’est le don que reçoivent ceux qui cherchent le Seigneur dans la simplicité d’un coeur débordant d’amour !
Désormais, je te permets de réciter autant d’oraisons que tu le veux, essaie de consacrer tout le temps de la veille à la prière et invoque le nom de Jésus sans plus compter, t’en remettant humblement à la volonté de Dieu, et espérant en Son secours ; Il ne t’abandonnera pas et dirigera ta route.

Obéissant à cette règle, je passai tout l’été à réciter sans cesse la prière de Jésus et je fus tout à fait tranquille. Durant mon sommeil, je rêvais parfois que je récitais la prière. Et pendant la journée, lorsqu’il m’arrivait de rencontrer des gens, ils me semblaient aussi aimables que s’ils avaient été de ma famille. Les pensées s’étaient apaisées et je ne vivais qu’avec la prière ; je commençais à incliner mon esprit à l’écouter et parfois mon coeur ressentait de lui-même comme une chaleur et une grande joie. Lorsqu’il m’arrivait d’entrer à l’église, le long service de la solitude me paraissait court et ne me lassait plus comme auparavant. Ma cabane solitaire me semblait un palais splendide et je ne savais comment remercier Dieu de m’avoir envoyé, à moi pauvre pécheur, un starets à l’enseignement si bienfaisant.
Mais je n’eus pas longtemps à jouir de la direction de mon starets bien-aimé et sage – il mourut à la fin de l’été. Je lui dis adieu avec des larmes et, en le remerciant pour son enseignement paternel, je lui demandai de me laisser comme bénédiction le rosaire avec lequel il priait toujours.
Ainsi je restai seul. L’été s’acheva, on récolta les fruits du jardin. Je n’avais plus où vivre. Le paysan me donna deux roubles d’argent comme salaire, remplit mon sac de pain pour la route et je repris ma vie errante; mais je n’étais plus dans le besoin comme jadis : l’invocation du nom de Jésus-Christ me réjouissait tout le long du chemin et tout le monde me traitait avec bonté; il semblait que tous s’étaient mis à m’aimer.
Un jour je me demandai que faire avec les roubles que m’avait donnés le paysan. A quoi me servent-ils ?
Oui !
Eh bien, je n’ai plus de starets, personne pour me guider ; je vais acheter une Philocalie et j’y apprendrai la prière intérieure. J’arrivai dans un chef-lieu de gouvernement et me mis à chercher par les boutiques une Philocalie; j’en trouvai bien une, mais le marchand en voulait trois roubles et je n’en avais que deux; j’eus beau marchander, il ne voulut rien rabattre; enfin, il me dit :
— Va donc voir dans cette église, demande au sacristain ; il a un vieux livre comme ça, qu’il te cédera peut-être pour tes deux roubles.
J’y allai et achetai en effet pour deux roubles une Philocalie fort vieille et abîmée ; j’en fus tout heureux. Je la raccommodai comme je pus avec de l’étoffe et la mis dans mon sac avec la Bible.
Voilà comment je vais maintenant, disant sans cesse la prière de Jésus, qui m’est plus chère et plus douce que tout au monde. Parfois, je fais plus de soixante-dix verstes en un jour et je ne sens pas que je vais; je sens seulement que je dis la prière. Quand un froid violent me saisit, je récite la prière avec plus d’attention et bientôt je suis tout réchauffé. Si la faim devient trop forte, j’invoque plus souvent le nom de Jésus-Christ et je ne me rappelle plus avoir eu faim. Si je me sens malade et que mon dos ou mes jambes me fassent mal, je me concentre dans la prière et je ne sens plus la douleur. Lorsque quelqu’un m’offense, je ne pense qu’à la bienfaisante prière de Jésus ; aussitôt, colère ou peine disparaissent et j’oublie tout. Mon esprit est devenu tout simple. Je n’ai souci de rien, rien ne m’occupe, rien de ce qui est extérieur ne me retient, je voudrais être toujours dans la solitude; par habitude, je n’ai qu’un seul besoin : réciter sans cesse la prière, et, quand je le fais, je deviens tout gai. Dieu sait ce qui se fait en moi. Naturellement, ce ne sont là que des impressions sensibles ou, comme disait le starets, l’effet de la nature et d’une habitude acquise ; mais je n’ose encore me mettre à l’étude de la prière spirituelle à l’intérieur du coeur, je suis trop indigne et trop bête. J’attends l’heure de Dieu, espérant en la prière de mon défunt starets. Ainsi, je ne suis pas encore parvenu à la prière spirituelle du coeur, spontanée et perpétuelle; mais, grâce à Dieu, je comprends clairement maintenant ce que signifie la parole de l’Apôtre que j’entendis jadis :

« Priez sans cesse ».

(…)

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