Récits d’un pèlerin russe (3)

Pèlerin russe
Traduction : Jean GAUVAIN

Écoute, maintenant, je vais te lire comment s’exercer à la prière intérieure perpétuelle.
Le starets ouvrit la Philocalie, choisit un passage de saint Syméon le Nouveau  Théologien et commença :
« Demeure assis dans le silence et dans la solitude, incline la tête, ferme les yeux; respire plus doucement, regarde par » l’imagination, à l’intérieur de ton coeur, rassemble ton intelligence, c’est-à-dire ta pensée, de ta tête dans ton coeur. Dis sur la respiration : « Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi », à voix basse, ou simplement en esprit. Efforce-toi de chasser toutes pensées, sois patient et répète souvent cet exercice. »
Puis le starets m’expliqua tout ceci avec des exemples et nous lûmes encore dans la Philocalie les paroles de saint Grégoire le Sinaïte et des bienheureux Calliste et Ignace. Tout ce que nous lisions, le starets me l’expliquait en des termes à lui. J’écoutais avec attention et ravissement et m’efforçais de fixer toutes ces paroles dans ma mémoire avec la plus grande exactitude. Nous passâmes ainsi toute la nuit et allâmes aux matines sans avoir dormi.
Le starets, en me renvoyant, me bénit et me dit de venir chez lui, pendant mon étude de la prière, pour me confesser avec franchise et simplicité de coeur, car il est vain de s’attaquer sans guide à l’oeuvre spirituelle. A l’église, je sentis en moi un zèle ardent qui me poussait à étudier avec soin la prière intérieure perpétuelle, et je demandai à Dieu de vouloir bien m’aider. Puis, je pensai qu’il me serait difficile d’aller voir le starets pour me confesser ou lui demander conseil; à l’hôtellerie, on ne me gardera pas plus de trois jours et près de la solitude, il n’y a pas de logis… Heureusement, j’appris qu’un village se trouvait à quatre verstes. J’y allai pour chercher une place et pour mon bonheur, Dieu me favorisa. Je pus me louer comme gardien chez un paysan, à condition de passer l’été tout seul dans une hutte au fond du potager. Dieu merci – j’avais trouvé un endroit tranquille. C’est ainsi que je me mis à vivre et à étudier par les moyens indiqués la prière intérieure, en allant souvent voir le starets.

Pendant une semaine, je m’exerçai dans la solitude de mon jardin à l’étude de la prière intérieure, en suivant exactement les conseils du starets. Au début, tout semblait aller bien. Puis je ressentis une grande lourdeur, de la paresse, de l’ennui, un sommeil insurmontable et les pensées s’abattirent sur moi comme les nuages. J’allai chez le starets plein de chagrin et lui exposai mon état. Il me reçut avec bonté et me dit :
— Frère bien-aimé, c’est la lutte que mène contre toi le monde obscur, car il n’est rien qu’il redoute tant que la prière du coeur. Il essaye de te gêner et de te donner du dégoût pour la prière. Mais l’ennemi n’agit que selon la volonté et la permission de Dieu, dans la mesure où cela nous est nécessaire. Il faut sans doute que ton humilité soit encore mise à l’épreuve : il est trop tôt pour atteindre par un zèle excessif au seuil même du coeur, car tu risquerais de tomber dans l’avarice spirituelle. Je vais te lire ce que dit la Philocalie à ce sujet.
Le starets chercha dans les enseignements du moine Nicéphore et lut :
« Si, malgré tes efforts, mon frère, tu ne peux entrer dans la région du coeur, comme je te l’ai recommandé, fais ce que je te dis et, Dieu aidant, tu trouveras ce que tu cherches.
Tu sais que la raison de tout homme est dans sa poitrine… A cette raison enlève donc toute pensée (tu le peux si tu veux) et donne-lui le « Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi ». Efforce-toi de remplacer par cette invocation intérieure toute autre pensée et, à la longue, cela t’ouvrira sûrement le seuil du coeur, c’est là un fait prouvé par l’expérience. »
— Tu vois ce qu’enseignent les Pères dans ce cas, me dit le starets. C’est pourquoi tu dois accepter ce commandement avec confiance et réciter autant que tu le peux la prière de Jésus. Voici un rosaire avec lequel tu pourras faire au début trois mille oraisons par jour. Debout, assis, couché ou en marchant dis sans cesse : Seigneur Jésus-Christ, ayez pitié de moi ! doucement et sans hâte. Et récite exactement trois mille oraisons par jour sans en ajouter ou en retrancher aucune. C’est ainsi que tu parviendras à l’activité perpétuelle du coeur.
Je reçus avec joie ces paroles du starets et m’en retournai chez moi. Je me mis à faire exactement et fidèlement ce qu’il m’avait enseigné. Pendant deux jours, j’y eus quelque difficulté, puis cela devint si facile que lorsque je ne disais pas la prière, je sentais comme un besoin de la reprendre et elle coulait avec facilité et légèreté sans rien de la contrainte du début.
Je racontai cela au starets, qui m’ordonna de réciter six mille oraisons par jour et me dit : — Sois sans trouble et efforce-toi seulement de t’en tenir fidèlement au nombre d’oraisons qui t’est prescrit : Dieu te fera miséricorde.
Pendant toute une semaine, je demeurai dans ma cabane solitaire à réciter chaque jour mes six mille oraisons sans me soucier de rien autre et sans avoir à lutter contre les pensées ; j’essayais seulement d’observer exactement le commandement du starets. Qu’arriva-t-il ? Je m’habituai si bien à la prière que, si je m’arrêtais un court instant, je sentais un vide comme si j’avais perdu quelque chose – dès que je reprenais ma prière, j’étais de nouveau léger et heureux. Si je rencontrais quelqu’un, je n’avais plus envie de parler, je désirais seulement être dans la solitude et réciter la prière ; tellement je m’y trouvais habitué au bout d’une semaine.
Le starets qui ne m’avait pas vu depuis dix jours vint lui-même prendre de mes nouvelles ; je lui expliquai ce qui m’arrivait. Après m’avoir écouté, il dit :
— Te voilà habitué à la prière. Vois-tu, il faut maintenant garder cette habitude et la fortifier : ne perds pas de temps et, avec l’aide de Dieu, prends la résolution de réciter douze mille oraisons par jour ; demeure dans la solitude, lève-toi un peu plus tôt, couche-toi un peu plus tard et viens me voir deux fois par mois.
Je me conformai aux ordres du starets et, le premier jour, c’est à peine si je parvins à réciter mes douze mille oraisons que j’achevai tard dans la soirée. Le lendemain je le fis plus facilement et avec plaisir. Je ressentis d’abord de la fatigue, une sorte de durcissement de la langue et une raideur dans les mâchoires, mais sans rien de désagréable ; ensuite j’eus légèrement mal au palais, puis au pouce de la main gauche qui égrenait le rosaire, tandis que mon bras s’échauffait jusqu’au coude, ce qui produisait une sensation délicieuse. Et cela ne faisait que m’inciter à réciter encore mieux la prière. Ainsi, pendant cinq jours, j’exécutai fidèlement les douze mille oraisons et, en même temps que l’habitude, je reçus l’agrément et le goût de la prière.

(…)

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