STAN L’ÉCHAUDÉ (6)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Quand la femme de Stan et la baba eurent cuvé leur eau-de- vie, plus de galant, plus d’enfant, plus rien : tout avait disparu. Alors elles commencèrent à sangloter dans leur tablier et à se frapper la tête de désespoir.

— Hélas! malheureuse que je suis! s’écriait la vieille. Quel péché ai-je commis avec toi, pauvre femme! Du diable si je sais comment nous en sortirons!…

Et comme elle restait tout hébétée, le diable vint et lui tendit la perche.
— Bon, c’est ça! dit-elle en se ravisant. Il n’y a rien d’autre à faire que d’emmailloter ce chat dans des chiffons, le lier dans le pétrin et mettre le feu à la baraque. Quant à nous deux, nous nous sauverons, et quand les flammes sortiront par le toit, nous commencerons à crier « au feu ! au feu ! » jusqu’à ce que les hommes de la noce accourent; et quand la maison s’écroulera, ils trouveront le chat en cendres dans les décombres et croiront que l’enfant a brûlé : de la sorte l’affaire sera arrangée.

— Bien pensé, petite tante. Vite à l’oeuvre maintenant !

— Vite à l’œuvre, c’est facile à dire à toi; mais moi, que vais-je devenir, pauvre vieille sans abri!

— Je t’en donnerai un, petite tante, je t’en donnerai un ; je te prends avec moi et tu vivras chez nous. Mon mari est bon comme le bon pain, et nous te garderons comme notre mère.

La vieille consentit, n’ayant pas le choix, et ainsi fut fait, La maison brûlait et elles criaient à tue-tête, se lamentaient à tremper la terre de leurs larmes :

— Malheur ! malheur à nous ! notre petit enfant qui brûle!

Les hommes de la noce ne firent qu’un bond jusque là; mais voyant qu’ils arrivaient trop tard pour porter secours, c’était à qui consolerait les deux pauvres femmes. 

Le lendemain, le beau-père de Stan envoya un valet avec un chariot pour reconduire à la maison sa fille et la baba, non sans témoigner tous ses regrets de ce terrible accident.
En route, la femme dit soudain à la vieille :

— Petite tante, fourre-toi dans ce sac, et quand nous arriverons, je dirai à mon mari que c’est de la toile que j’ai achetée pour lui faire des chemises. Tu resteras cachée comme ça seulement jusqu’à ce qu’un vilain coquin de valet s’en aille de chez nous; il n’y en aura pas pour longtemps, rassure-toi, puisque son contrat finit aujourd’hui même.

La vieille acquiesça et se mit dans le sac. Et sitôt que le chariot arriva à la maison, la femme entra d’abord pour apprendre à son mari ce qui s’était passé. Mais voilà qu’elle trouva la maison vide; alors, avec le valet qui les avait amenées, ils descendirent le sac comme ils purent et le déposèrent sur le poêle. Puis elle congédia le valet, en lui glissant un bakchich (1), pour qu’il s’en retournât chez son père avec le chariot.

Quelques instants après, Stan était de retour.

— Malheur ! malheur à moi ! , . . Ah ! mon brave mari, j’ai souffert mille morts!… commença- t-elle à se lamenter. Et notre pauvre petit enfant! notre pauvre chéri!
Et elle raconta l’aventure.

— C’est bon, c’est bon, femme! Ne te désole pas ainsi. Dieu l’a voulu… et puis, si nous vivons, nous en ferons bien encore un autre!

A ce moment, Kirica entra, lui aussi, mais armé d’un marteau, d’un ciseau et de tenailles. Dès que la femme l’aperçut, elle reprit ses doléances encore pour lui. Mais celui-ci, après l’avoir écoutée un instant :

— Avez-vous foi, maître, à ce qu’elle dit? Allez, n’en croyez plus sa bouche, car tout ce qui en sort n’est que mensonge! Nous ferions mieux de la dépecer proprement. Couchez-la par terre, que nous lui arrachions la côte en question !

Alors Stan l’empoigna par les tresses, la jeta sur l’aire et tint ferme, tandis que Kirica se mit à compter les côtes sur le flanc gauche : une, deux, trois!,., et à la quatrième, il ficha le ciseau dessus, donna un bon coup de marteau, saisit la côte avec les tenailles et l’enleva adroitement. Puis il remit la peau en place, en faisant je ne sais quelle simagrée, de sorte que la plaie guérit sur-le-champ.

Après cela, il dit à Stan :

— Maintenant, maître, vous avez une femme comme il faut; il suffit désormais que vous la teniez un peu en bride et que vous lui rogniez de temps en temps les griffes.

Puis il alla dans la chambre voisine et rapporta l’enfant. Lorsque la femme vit cet
autre miracle, elle resta bouche-bée de confusion et s’évanouit de frayeur.

Pendant ce temps, Kirica baisa la main de Stan et lui dit :

— Eh bien, maître, savez- vous que justement aujourd’hui j’atteins le terme de mon engagement? Je vous.souhaite donc bonne santé. Moi, je m’en retourne d’où je suis venu; apprenez toutefois, avant que je vous quitte, qu’un diable vous a servi trois années durant, et ce pour une boule de mamaliga laissée dans la clairière de la forêt et pour je ne sais quel morceau de vile pourriture qu’il me faut pour
ressemeler le plancher de l’enfer.

Et ce disant, Kirica saisit sur le four le sac avec la baba et disparut à tous les regards.
La femme alors se mit à crier comme une perdue :

— Stau, Stan, cours après lui! arrête-le!… La toile de la petite tante!… Avec quoi te ferai-je des chemises!…

Mais Stan avait un bien plus gros souci, chagriné qu’il était d’avoir perdu Kirica, cette perle de valet, et il ne savait où aller le trouver pour le remercier de tous les bienfaits qu’il avait reçus de lui. Mais Kirica était loin, bien loin
maintenant, rentré à jamais dans le sein de Skaraoski. Quant à la vieille guenipe de baba, elle gémissait écrasée sous le plancher de l’enfer : seul son chat la plaignait de l’autre monde, parce qu’elle l’avait bien dorloté.

Pour Stan il passa le reste de sa vie en paix avec sa femme et une nichée d’enfants, et quand quelqu’un lui racontait des aventures à faire dresser les cheveux sur la tête, il haussait les épaules et disait :

— Vaquez à vos affaires, bonnes gens! Balivernes que tout cela, auprès de mes aventures à moi, Stan qui l’a échappé belle!

FIN

(1) Le pourboire oriental, tel que le reçoit aussi bien un vizir qu’un portefaix.

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