STAN L’ÉCHAUDÉ (5)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Stan n’en pouvait plus de joie. Il s’accrocha à la jeune fille, comme le chardon à la laine des brebis; et n’y tenant plus d’impatience, il alla sans tarder chez les parents de la belle et la demanda pour femme. Ceux-ci furent ravis qu’il leur tombât du ciel un aussi bon gendre et lui donnèrent leur fille avec plaisir.

Le mariage se fit et Stan emmena sa femme à la maison, où ils vécurent comme deux tourtereaux.

Stan, heureux de son sort, dit un jour à son valet :

— Mon Dieu, Kirica, quelle bonne âme de femme j’ai, et comme tu as bien choisi!

— Pour bonne, elle l’est assez, maître; mais vous connaissez le dicton : Que celui qui est debout prenne garde qu’il ne tombe!.. Attendez pour juger, et rappelez-vous ce que je vous ai dit : que celle-ci aussi n’est point dépourvue de sa petite côte de diable, qu’il conviendrait de lui ôter tout de suite, si vous désirez avoir une femme sans défaut et vivre en paix avec elle jusqu’au bout.

— Vraiment, Kirica, tu es trop difficile à satisfaire toi! Tu en sais tant, que seul le diable doit te connaître à fond !

Une année ne s’était pas encore passée, que la femme de Stan lui fit un garçon. Environ trois mois après le beau-père arriva, un matin, pour les inviter tous à la noce d’un fils ainé. Kirica, avec le flair d’un vrai diable qu’il était, prit Stan
à part et lui dit :

— Maître, si vous m’en croyez, n’y allez pas; envoyez-y seulement votre femme avec l’enfant. Quant à vous, dites que, si vous trouvez un moment, vous les rejoindrez plus tard, sinon que la compagnie vous excuse. Pour le reste, je vous enseignerai, moi, ce qu’il y aura à faire.

Stan, toujours soumis à Kirica, obéit à ses conseils. Le beau-père, n’ayant plus rien à répondre, emmena la femme avec l’enfant et partit. 

Le jour suivant, Kirica s’approcha de Stan et lui dit d’un air entendu :

— Maître, voici le temps venu d’enlever à votre femme sa côte de diable. Enfourchez votre bidet et allez à la noce. Mais écoutez bien ce que vous avez à y faire. Près de la maison de votre beau-père, il y a une hutte délabrée, dans laquelle demeure une vieille guenipe de baba maligne comme le petit doigt du diable.
Pas plutôt arrivé, descendez chez elle, et feignez d’être quelque étranger de passage. Puis faites-vous barque et pont (1) pour qu’elle persuade à votre femme de quitter la fête et quelle vous l’amène pour la nuit. Alors vous apprendrez à connaître jusqu’où va le pouvoir des babe et la fidélité des épouses!

— Qu’est-ce que tu me dis là, Kirica! Pour l’honnêteté de ma femme, il me semble que j’en mettrais la main au feu !

— Quant à cela, mon pauvre maître, mieux vaut garder votre main, qui pourrait vous faire faute.

— Mais elle me reconnaîtra tout de suite, ma femme, Kirica!

— Pas de danger, et vous pouvez y aller franc jeu bon argent, car j’y ai avisé et le diable en personne ne saurait vous reconnaître.

Stan, voulant en avoir le cœur net, obéit encore à Kirica. Il alla donc chez la baba et lui demanda de lui amener de la noce telle femme, quand la nuit serait venue.

— Ah ça, mon fils, observa l’entremetteuse en lui caressant le menton, me crois-tu capable d’un tel péché? Et puis, y as-tu bien songé, la femme que tu dis a un bon mari, beau et riche, et elle n’est pas de celles que tu penses.

Stan se souvenant à propos des instructions de Kirica, tira alors sa gourde d’eau-de-vie de prunes et en fit boire quelques gorgées à la baba puis lui donna une bourse remplie d’argent et vainquit de la sorte sa fausse résistance.

— Après tout, je sais bien ce que peine de cœur veut dire, fit-elle; mais je ne puis répondre du succès. A tout hasard j’essayerai, et si je réussis, tant mieux; sinon, dis-toi bien que la besogne est parfois malaisée. Ce n’est pas de lever le lièvre qui est difficile, c’est de l’attraper. Enfin, essayons; nous avons cette chance pour nous que le mari n’est pas là.

Vers le soir donc, la vieille se faufila parmi les gens de la noce, et tirant à l’écart la femme de Stan, elle lui en dit tant et tant qu’elle finit par l’embobiner.

— Hélas! petite tante, je ne sais comment faire pour faire pour le mieux, dit la femme,

— Pour çà, tu peux t’en rapporter à moi, et surtout n’aie pas peur. Ce soir, quand tu seras rentrée à la maison, réveille ton petit, pince-le un brin, jusqu’à ce qu’il commence à crier comme un perdu. Alors ton père, qui n’aime pas cette musique-là, ne manquera pas de te dire de t’en aller au diable avec ton gueulard
de mioche. Toi, tu ne te le feras pas dire deux fois, tu te sauveras bien vite chez moi, et ensuite…

La jeune femme fit point par point ce que la vieille lui avait enseigné, et vers le soir elle arriva avec le poupon dans les bras. Elle trouva Stan et, sans le reconnaître, commença à bavarder de tout ce qui s’était passé à la noce.

Stan donna à boire aux deux femmes et les eut vite grisées à rouler sous la table. Il enleva ensuite son enfant du pétrin, où la vieille l’avait couché et, comme Kirica le lui avait ordonné, revint aussitôt bride abattue à la maison.

Kirica vint au-devant de lui et lui dit :

— Eh bien, maître, vous ai-je menti?

— Hélas ! mon pauvre Kirica, je vois maintenant ce que ça vaut, les femmes! A partir d’aujourd’hui je ne vivrai plus une heure avec la mienne et pour une guigne je la donne au diable.

— Allons, calmez- vous, vous avez été échaudé, non brûlé (2). Votre femme est encore une des meilleures qu’il y ait. Je sais fort bien par où elle pèche, mais nous y mettrons bon ordre. Attendez seulement qu’elle rentre à la maison; alors nous lui enlèverons la petite côte de diable dont je vous ai parlé, et vous verrez quelle bonne pâte de femme ça fera.

à suivre…
STAN L’ÉCHAUDÉ (6)

(1) Faites le possible ou l’impossible. Locution populaire.
(2) Cette phrase explique incidemment le titre du conte.

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