STAN L’ÉCHAUDÉ (4)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

— Eh bien, ne vous l’avais-je pas dit, maître? Me croirez- vous, oui ou non, à l’avenir? interrogea Kirica. Tout ce que je regrette, moi, c’est d’arriver dans quelques jours au bout de mon service et de vous laisser seul. A propos, petit
père, vous mariez-vous une bonne fois? Il serait temps de vous décider!
— Pourquoi pas, mon garçon; mais que sais-je, moi! Passe encore si je trouvais une bonne femme !
— Savez-vous quoi? Laissez-moi vous la choisir; je vous donnerai une petite poulette de femme comme il n’y en a guère; je vous les dresse comme des pouliches, et, sans me vanter, je sais leur petit cœur sur le bout du doigt.
— Puisqu’ainsi va, Kirica, qu’il en soit comme tu voudras! Ce n’est pas toutefois que je n’aie aussi envie de dire, comme le boyard, que tu as le diable au corps!
— Je suis ce que je suis. Mais voici mon idée : dimanche prochain, nous irons au village, à la hora; moi, je resterai à l’écart avec les vieux, mais vous, vous entrerez dans la ronde à côté de la fille qui vous plaira le mieux; moi alors, je m’approcherai, je la regarderai sous le nez et je vous dirai ce qu’il en est d’elle. 

Peu importe ce qu’ils dirent encore après cela. Le fait est que le dimanche venu, Stan et Kirica allèrent à la hora, et Stan, comme il était décidé, prit la main de la fille qui lui semblait la plus jolie. Kirica cependant rôdait par là autour, et, pas plutôt la danse finie , il dit à son maître :
— Eh bien, d’après ce que je vois, votre choix est fait. Si toutefois vous m’en croyez, vous ne prendrez pas celle-là, car toute modeste et chiche de risette qu’elle paraisse, elle a bel et bien trois côtes de diable en elle, — d’autant que la meilleure en a toujours au moins une! Ne vous décidez donc pas avant que nous ayons trouvé une femme de cette espèce-là; après quoi nous verrons ce qu’il vous reste à faire.
Stan regretta bien un peu la jolie fille, mais déjà accoutumé à écouter Kirica, il suivit son conseiL
Le dimanche d’après, Stan s’attifa galamment et se rendit à la hora dans un nouveau village, il s’accrocha dans la danse à côté d’une autre fille, qui lui avait d’emblée tapé dans l’oeil. Kirica, pour sa part, ne perdait pas le couple de
vue, et aussitôt qu’il put tirer à l’écart son maître, il lui dit :
— D’après ce que je vois, vous voilà encore féru de celle-ci?
— Peut-être bien, Kirica.
— Mais que je vous dise, maître, elle ne ferait pas non plus votre affaire. Vous la trouvez tout miel et tout sucre; mais moi, je lui sais deux côtes de diable. Patientez encore un peu, comme je vous l’ai déjà dit.
— En fin de compte, Kirica, je ne puis croire qu’au jour d’aujourd’hui tu puisses m’en découvrir une qui ait la sainte croix dans le cœur, comme tu la voudrais; et, à tant faire les dégoûtés, nous finirons par rester le bec dans l’eau.
— A Dieu ne plaise, maître! mais, je vous en donne ma parole, je sais fort bien ce que je fais.
Stan se soumit encore aux conseils de Kirica; mais de ce jour il négligea ses affaires, perdit l’appétit et ne dormit plus que d’un œil.
Enfin le troisième dimanche arriva, et ils allèrent dans un autre village encore, où derechef Stan entra dans la ronde à côté d’un amour de fille, qui avait dans sa tête des yeux vifs, dont elle jouait comme un petit serpent. C’était d’ailleurs toujours sur des yeux de cette sorte qu’il tombait. Pour Kirica, connaissant à fond son homme et sachant lire dans les cœurs, Dieu sait ce qu’il allait trouver à redire encore cette fois. En attendant, le cœur de Stan et le cœur de la pucelle battaient à qui mieux mieux.
Aussitôt que Stan fut sorti de la danse, Kirica le prit à part et lui demanda :
— Pour lors, maître que vous en semble?
— Ce qu’il m’en semble, mon garçon! Eh bien, j’ai tout bonnement envie de la boire à petites gorgées, tant j’en raffole! Et s’il me fallait encore renoncer à celle-là, je préférerais ne jamais me marier, car je me suis assez démené pour des prunes.
— Tout doux, tout doux, cher maître! Pour celle-là, elle est bonne à prendre, bien qu’elle ait aussi — il n’y a pas à dire — une côte de diable au corps; mais cette côte-là, nous la lui arracherons.

A suivre …
STAN L’ÉCHAUDÉ (5)

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