STAN L’ÉCHAUDÉ (3)

Sept contes roumains
par Jules Brun et Leo Bachelin

*

Qu’advint-il de tout cela, c’est que les affaires de Stan prospérèrent à merveille, grâce à ce petit valet, si bien qu’après deux ans notre célibataire était un des gros bonnets du village.
Un jour, le jeune garçon se mit en tête de pousser son maître au mariage, et de fil en aiguille il parvint à l’entortiller. Stan cependant restait encore hésitant. Tantôt c’était oui, tantôt c’était non, jusqu’à ce que finalement il se fût à peu près décidé, — non sans crainte toutefois de n’avoir pas assez d’argent pour satisfaire à tous les caprices de sa femme.
— C’est là ce qui vous tourmente, maître? fit le petit valet. Quant à cela vous pouvez vous en rapporter à moi. Je vous ferai gagner plus d’argent que vous n’en avez jamais rêvé.
Voyez-vous ces champs de blé?
— Oui.
— Eh bien, allez de ce pas chez le propriétaire; engagez-vous à lui livrer jusqu’à demain tout son blé en meules, et s’il vous demande à quel prix, dites-lui que vous voulez pour tout salaire autant de gerbes que vous pourrez en emporter sur votre dos, vous et votre petit valet. 
— Mais, Dieu me damne! comment prendrais-je sur moi, à moins d’être fou, de tenir pareille gageure, et rien que pour la charge de blé de deux hommes ?
— Écoutez-moi, maître, et, pour l’amour de Dieu ! vous ne le regretterez pas.
Hésitant s’il irait ou s’il n’irait pas, Stan finit par aller, et, arrivé chez le boyard, s’engagea en deux mots à lui livrer, le lendemain matin son blé tout moissonné, ne réclamant pour toute récompense que deux charges de blé en gerbe. Le boyard ne dit pas non, croyant avoir affaire à quelque sot, et le marché fut conclu.
Stan, il est vrai, commençait à douter de son bon sens et il retourna à la maison tout pensif; mais le petit valet finit par le rassurer, et dès le soir ils partirent, s’imaginant que le jour les surprendrait encore à la besogne. Arrivé aux champs, Stan, fatigué, s’étendît pour faire un somme; mais le petit valet, qui s’appelait Kirica — ce que j’ai oublié de vous dire, — ne fit ni une ni deux ; il rassembla le ban et l’arrière-ban des diablotins ses confrères, et, au petit jour, le tour était joué, le blé moissonné, lié en gerbe et mis en meule.
Lorsque Stan s’éveilla, il n’en put croire ses yeux; en toute hâte, il se signa de pied en cap, craignant d’être le jouet de quelque sorcellerie.
A quoi bon en dire davantage. Le fait est que le boyard, accouru pour voir ce qu’il en était de ses guérets, manqua mourir d’épouvante, lorsqu’il vit le champ sans une glane, et, debout sous un arbre, Stan se .donnant l’air satisfait d’un bon ouvrier qui a bien mérité son salaire.
— Prends vite ce qui te revient et va-t-en au diable, d’où tu sors, car je ne croyais pas avoir affaire au diable en personne ! dit le boyard.
— Dieu préserve. Monseigneur! On a travaillé du mieux qu’on a pu; j’en jure par la sainte image qui est au chevet de mon lit!
— Après tout, c’est ton affaire et non la mienne. Enlève donc ta part et me laisse en paix ! »
Or pendant que le boyard rentrait chez lui, le diablotin de garçon au service de Stan vous déploya la corde qu’il avait roulée autour de ses reins usa de tout son pouvoir pour lier une des plus grosses meules, puis il s’achemina vers la maison avec cette montagne sur le dos.
Le boyard, encore assez près pour être témoin de cet exploit, craignant qu’il ne lui restât presque plus rien si Stan allait en emporter autant, revint à grandes enjambées, jeta à celui-ci en argent blanc le prix de sa peine et décampa comme s’il avait eu l’enfer à ses trousses. Quant à Stan le célibataire, il rentra à la maison, la joie au cœur et les poches pleines.

à suivre…
STAN L’ÉCHAUDÉ (4)

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